Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

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Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

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Acte III : Sans elle, pas de il. Ses ailes, son île.

Masculin/féminin, regards croisés

Voici Sam et Sam.
Sam a un torse alors que Sam a des seins.
Sam est légère entre les jambes alors que Sam est quelque peu plus encombré.
En cinquième, l'un a eu la voix qui a mué pendant que l'autre a eu ses règles.
Des différences notables mais qu'est ce qui fait que l'un sera plus apte à certaines pratiques que l'autre ? Qu'il n'aura point le droit à la même considération de la part des autres ?
Pourquoi la maîtresse de Sam demande aux garçons de porter les tables et pas à elle ?
Pourquoi quand Sam se montre sensible, il est traité de faible ?
Pourquoi dans la cour de récré, quand Sam joue au foot avec les garçons, personne ne lui fait la passe ?
Pourquoi quand Sam préfère rester calme, il devient aux yeux des autres une fille ?
Sam est femme tandis que Sam est homme, voilà tout !
Depuis la maternité où Sam était en rose et Sam en bleu, une étiquette leur a été attribuée. L'esquisse d'un destin tracé à l'avance, sans qu'ils en aient conscience.

Les filles dans leur école veulent être maîtresse, vétérinaire alors que les garçons veulent être astronaute, pompier ou policier.
On demande à Sam si elle a un amoureux et à Sam une amoureuse.
L'un sera traité de garçon manqué et l'autre de fillette parce qu'ils seront différents. Parce qu'ils ne colleront pas au modèle commun.
Ils sont encore trop jeunes pour comprendre ce qu'il leur arrive. Ils sont victimes de la peur, la peur des autres vis‑à‑vis de la différence.
C'est dans les cours d'école que l'on observe les premières marques de méchanceté d'un homme envers son frère au prétexte qu'« il n'est pas comme les autres. »

Leur identité se forge au fur et à mesure des années. Malgré l'incompréhension de leur entourage, ils luttent timidement contre les déluges de préjugés. La brume se fait moins épaisse, une lueur les guide. Les années collège sont enfin terminées.
Au lycée, les mentalités évoluent, pour la plupart. Devenant des futurs citoyens, de nombreuses questions inondent leur cerveau. Il est question de leur avenir. Mais n'ayant aucune idée précise, comme la plupart des adolescents, ils doivent déjà faire un choix.
Est-il préférable de se détacher du troupeau pour s'épanouir et être soi‑même? Ou se soumettre aux stéréotypes qui dicteront chacun dans ses choix, parfois pour la vie.
À ce moment, ils décideront de leur destin.


Quoique l'on dise et malgré les énormes écarts dans le degré de la tolérance des autres, les mentalités évoluent. Les gens changent, doucement certes, mais ils changent. La science, le savoir, la découverte, l'expression artistique ont évolué pour coller à notre temps. Le temps des changements. Bon ou mauvais, nous sommes à un degré de progrès que personne, il y a 20 ans, ne pouvait imaginer. Les acteurs de ce temps doivent y correspondre. Nous devons correspondre à notre temps.

Elena Hiebler Galindo

 

Je suis dans la voiture, mon cœur bat, je ne tremble pas. Ma respiration est saccadée et mon pouls s'emballe. Soudain la portière s'ouvre, un homme d'une quarantaine d'années s'assoit sur le siège passager, son crâne dégarni touche presque la toiture et son air hautain me glace le sang.
Il est là, ne parle pas, il me regarde, note des mots sur son calepin, puis m'adresse enfin la parole.
Alors commençons, plus vite vous aurez fini de passer votre épreuve, plus vite je pourrai partir.
La fille que je suis est consternée par tant de mépris, mais j’acquiesce et mets la clé dans le contact pour mettre en marche le moteur, mais il m'arrête :
Vos rétroviseurs, mademoiselle…
Oui monsieur.
Une fois réglé de quelques millimètres et ma ceinture enclenchée, je tourne enfin la clé, la voiture roule sur une route tortueuse, parsemée de nids de poule et de dos d'âne, j'ai peur à chaque instant de froisser la carrosserie et les rictus de mon examinateur ne m’aident pas. La suite du parcours est encore pire. Nous arrivons en ville, la vitesse est réglementée à 50 km/h, je roule tranquillement à 49 km/h sur tout le long du boulevard mais, par inattention, je passe à peine la limite exigée, il me hurle dessus, ce cri de colère me pétrifie, je diminue ma vitesse instantanément et veille à ne plus dépasser les 50 km/h, j'ai trop peur de m'aventurer à nouveau sur ce chemin. Je suis sûre que cette erreur va me valoir des points en moins, mais je n'ai pas la tête à penser à cela, je dois encore arriver à l'auto‑école. Je passe par la gare, ralentis à l'approche d'un feu orange mais cela a l'air de l'énerver, pourtant je respecte toutes les règles, les passages de priorité, je marque l'arrêt au stop, ralentis devant les écoles primaires mais rien n'y fait, il garde sa moue. Je perds espoir.
Nous arrivons à notre point de départ, il sort de la voiture, je me détache, sors à mon tour et attends le verdict. À peine sortie, il m'adresse un froid « au revoir » et s'en va sans aucun mot.

Je suis dans la voiture, mon cœur bat mais je ne tremble pas. Ma respiration est douce et mon pouls calme. Soudain la portière s'ouvre, un homme d'une quarantaine d'années s'assoit sur le siège passager, son crâne dégarni touche presque la toiture et son air joyeux me rassure.
Il est là, ne me parle pas, me regarde, note des mots sur son calepin, puis m'interpelle une dernière fois.
Alors commençons, plus vite vous aurez fini de passer votre épreuve, plus vite vous aurez votre permis et la possibilité de conduire tranquillement.
Le garçon que je suis est surpris de tant de gentillesse, je souris et mets la clé dans le contact pour mettre en marche le moteur.
La voiture roule sur une route sans accrocs, elle vient d'être refaite, comme neuve, tout se passe bien. Nous arrivons en ville, la vitesse est réglementée à 50 km/h, je roule tranquillement à 49 km/h sur tout le long du boulevard mais par inattention je passe la limite, à peine, il ne me dit rien mais je diminue ma vitesse instantanément et veille à ne plus dépasser les 50 km/h. J'espère que cette erreur ne va pas me valoir des points en moins, puisque que le moniteur ne m'a fait aucune réflexion. Je vais bientôt arriver à l'auto‑école. Je passe par la gare, je ne ralentis pas à l'approche d'un feu orange, je ne respecte pas toutes les règles, les passages de priorité, j'oublie même de m'arrêter au stop, mais je ralentis devant les écoles primaires.
Nous arrivons à notre point de départ, il sort de la voiture, je me détache, sors à mon tour et attends le verdict, il m'attend devant l'entrée du bâtiment, et me félicite de mon parcours. Il me serre la main et s'en va.

Maréva Kérisit


Il prépare son sac de sport, langoureusement. Ses gestes sont lents. Mais il doit se dépêcher, il va être en retard pour son entraînement.
Il dévale les escaliers, prend sa veste, crie un retentissant « à plus ! » à sa mère et claque la porte. Dans la rue, il marche le regard vide. Un passant pressé le bouscule, il ne réagit même pas. Il tourne à l'angle de la rue, ce chemin il le connaît par cœur et, au fond de lui, il l'aime. Il regarde sa montre, il va être à l'heure. Il pousse la porte du centre, à la fois son enfer et son paradis.

Elle prépare son sac de sport, langoureusement. Ses gestes sont lents. Mais elle doit se dépêcher, elle va être en retard pour son entraînement. Elle dévale les escaliers, prend sa veste, crie un retentissant « à plus ! » à sa mère et claque la porte. Dans la rue elle marche, le regard vide. Un passant pressé la bouscule, elle ne réagit même pas. Elle tourne à l'angle de la rue, ce chemin elle le connaît par cœur et, au fond d'elle, elle l'aime. Elle regarde sa montre, elle va être à l'heure. Elle pousse la porte du centre, à la fois son enfer et son paradis.

Il salue la dame de l'accueil et se dirige vers les vestiaires. Il ouvre son sac mais à la place d'une paire de baskets, d'un jogging et de gants de boxe, il découvre des chaussons, une paire de collants et un body.

Elle salue le monsieur de l'accueil et se dirige vers les vestiaires. Elle ouvre son sac mais à la place d'une paire de bottes d'équitation, d'une jolie bombe rose et d'une cravache, elle découvre une paire de crampons, un survêtement et des protège-tibias. Son sport à elle, c'est le football.

Il se souvient alors des insultes et des moqueries de ses camarades de classe. Il enfile sa tenue et se regarde dans le miroir, il est seul face à lui. Alors comme ça, il est différent ? C'est un pd ? Une tapette ? Une gonzesse ?

Au lycée, pendant les cours de sport, personne ne la veut dans son équipe. Et elle ne comprend pas, elle est si différente ? C'est un garçon manqué ? Une camionneuse ? Une lesbienne ?

Tout ça parce qu'il danse, il danse le classique. Son rêve c'est de devenir danseur étoile, virevolter sur la scène d'un grand théâtre, d'être acclamé par la foule et saluer comme les plus grands.

Elle aime être féminine et prendre soin d'elle. Elle aime mettre des robes et des talons pour plaire aux garçons. Mais malgré cela, elle rêve de faire du football son métier, d'intégrer une grande équipe, de devenir une star dans son milieu et d'être courtisée par les plus grands.

Il sort de ses pensées et se dirige vers la salle de danse. En entrant l'odeur du vieux parquet emplit ses narines, le grincement des lattes sous ses pas le fait frissonner tandis que la douce mélodie de Mozart en arrière-fond, le fait vibrer au plus profond de son âme et le transporte loin, si loin, tellement loin.

Elle sort de ses pensées, arpente les couloirs sombres et arrive sur le stade. Elle foule la pelouse, l'odeur du gazon la submerge.

Mais très vite, le ricanement et les murmures des filles qui l'entourent, le ramènent à la réalité. Et leurs reflets dans les miroirs de la salle, le glacent. Leurs regards le transpercent. Il est seul face à elles toutes, l'unique garçon du groupe.

Les gradins sont vides et seule la voix de son entraîneur et les rires de ses camarades se font entendre. Que des garçons bien sûr. Ils la regardent avec mépris, le sourire aux lèvres. Elle est seule face à eux tous, la seule fille du groupe.

Mais lui, c'est sa passion et c'est ce qui le rend heureux. Il aime retranscrire ses émotions à travers ses gestes, se vider de tout, être libre et se laisser porter par la musique. Quand il danse, il se met à nu, il est lui. Il est dans son monde, un monde rien qu'à lui. Et quand la chorégraphie commence, les autres ne sont que mirages.

Mais courir après une balle, c'est sa passion, ce qui lui permet de se dépenser et de s'évader. Elle aime montrer qui elle est, ce dont elle est capable. Elle aime aussi étonner les autres de ses capacités et de sa détermination. Mais les autres la mettent à l'écart et ne lui donnent jamais le ballon. C'est pourquoi, lorsque le coup de sifflet qui marque le début du match retentit, elle fonce droit vers les cages, la balle aux pieds, esquive tous ses adversaires et marque un magnifique but. Et oui c'est comme ça, quand la partie commence, les autres ne sont que mirages.

Loli Debackere


Homme, Femme, je ne suis ni l'un, ni l'autre. Suis-je un homme dans un corps de femme ou bien l'inverse ? Je ne suis ni l'un ni l'autre et pour cela, on se moque de moi, mais dois-je vraiment choisir ce que je serai pour le reste de ma vie. On m'a dit qu’être un homme, ça voulait dire travailler et qu’être une femme, c'était rester à la maison pour élever ses enfants. Mais pourquoi ça ? Si je voulais être une femme active ou un homme au foyer. Je voudrais être simplement moi sans savoir à être un homme ou une femme, juste un être humain, ce que nous sommes tous au fond. Rien n'est propre à l'homme ou à la femme, ils veulent tous deux trouver l'amour et avoir une famille. Ils ont des rêves d'avenir, de carrière. Ils font des souhaits et s'y accrochent. Après tout peu importe je serai moi, je choisirai plus tard, je vivrai une vie humaine et me définirai un autre jour, homme, femme tant pis.

Fanny Morer


Ma vie n'est pas comme celle des autres depuis que j'ai appris la nouvelle ! Depuis tout petit, je me sentais différent des autres enfants.
J'entendais une voix dans ma tête et cela me faisait peur, j'avais l'impression d'être fou ! Du coup, je parlais avec elle. Au début, ce n'était pas un problème, les autres croyaient que j'avais un ami imaginaire, mais pas du tout !

Il y a peu, ma mère m'a confié un secret dont je ne soupçonnais pas l'existence ! Elle m'a appris que lorsqu'elle était enceinte, on était deux dans son ventre mais que la deuxième a disparu.
Quand elle m'a fait cette confidence, j'ai compris pourquoi je me sentais différent, pourquoi j'avais toujours envie de me maquiller, mettre des talons, des robes, du vernis et surtout pourquoi j'avais cette voix qui me hantait !
C'était donc elle, c'était ma sœur, ma jumelle, c'est avec elle que je parlais !
Je m'appelle Andrea et je me suis toujours senti DOUBLE !
J'ai toujours aimé les films qui font pleurer, les poupées, la couleur rose, je déteste les machos, j'adore la danse, très « diva » et pourtant ma passion c'est le foot !
Je suis à la fois très sensible mais aussi très capricieux, je suis impulsif et tendre.
Tous ces traits de caractère, apparemment incompatibles, cohabitent harmonieusement en moi.
De cette séparation, de ce manque, je me dois de faire un atout, une richesse. Doublement moi.

Soukaina Oujeddou

 

C’est une expérience scientifique. Je me retrouve plongée dans le corps d’un inconnu et lui dans mon propre corps.
Le savant ne comprend absolument pas ce qui a pu se passer, il ne possède aucune solution. Durant une semaine, j’allais devoir vivre en colocation avec moi-même, devoir m’adapter à ce nouveau corps, celui d’un homme.
Avant toute chose, je lui ai confié toutes les règles qu’il allait devoir appliquer pour prendre soin de mon corps ; il m’a également donné ses consignes de « savoir‑vivre ».
Chaque matin au réveil, je cherche dans les draps mes longs cheveux et mes pieds tout fins, et je ne trouve que des jambes poilues et un ventre peu entretenu. Je veille à ce qu’il ne mange pas n’importe quoi et je lui donne même des séances de sport que je pratique, mais c’est vraiment très compliqué avec ce corps !
Au fur et à mesure que la semaine avance, nous commençons à nous habituer à notre nouveau corps.
Je suis redevenue moi-même. Un autre moi-même.

Flavie Debonneville

 

Le réveil sonne. Tu ouvres les yeux. Ton horizon est brouillé. Tu te lèves et te diriges vers la salle de bain, tu avances à tâtons, en parcourant le mur de tes doigts. Tu te places devant le miroir, et tu saisis ta paire de lunettes qui a passé toute la nuit sur le bord du lavabo. Lorsque ta vision se précise, tu te laisses tomber sur le sol.
Tu fixes le carrelage une bonne dizaine de minutes, le temps de te remettre de tes émotions. Tu peines à bouger et tu prends appui sur le rebord du lavabo pour te relever. Tu approches ton menton du miroir, à la recherche d'une barbe naissante, et de quelques coupures dues au rasage. Rien. Ton menton est lisse comme celui d'un nouveau-né. Tu observes tes sourcils, d'ordinaire broussailleux. Ils sont désormais parfaitement épilés. Tes cheveux recouvrent désormais tes oreilles et ta nuque, et tombent sur tes épaules. Tu recules et observes ton corps dans son intégralité. Tu n'as pas besoin de retirer ton pyjama pour remarquer les changements. Tes épaules sont moins larges, ta taille est plus marquée.
Tu regardes l'heure. Il ne te reste plus que 20 minutes pour te préparer. Tu observes tes cernes, creusés par le manque de sommeil de ces dernières semaines. La fatigue se lit sur ton visage. Tu ne peux décemment pas quitter la salle de bain dans cet état. Tu fouilles dans les tiroirs, à la recherche de quoi camoufler la misère. Tu trouves le maquillage de ta sœur, tu en appliques sous tes yeux rougis. Tu es hésitant, tu ne sais pas comment t'y prendre. Ta peau se lisse au fur et à mesure des tapotements. Tu deviens plus présentable. Tu te saisis d'un grand tube. Tu l'ouvres et découvres une brosse remplie d'encre noire. Qu'est-ce que c'est ? Tu te risques à en mettre sur tes cils. Catastrophe ! Tu n'es pas très doué de tes mains et te retrouves avec la joue noire plutôt qu'avec les cils allongés. Tu ris de ta maladresse. Tu réitères l'opération. Une fois, puis deux. Tu deviens de plus en plus habile. Tu te trouves jolie. Tu commences à y prendre goût. Tu recules et admires ton reflet dans la glace. Cette nouvelle apparence ne te déplaît pas tant que ça, après tout.
Tu regardes l'heure. Vite, tu vas être en retard. Il n'y a plus de temps à perdre. Tu sors de la salle de bain et croises ta mère, qui pousse un cri d'effroi en te voyant et en laisse tomber sa tasse de café. Es-tu si laide que ça ? Ça t'importe peu. Tu aimes la personne que tu es désormais. Tu ne t'es jamais senti aussi bien dans ta peau. Toutes ces nuits passées à te tourner et te retourner dans ton lit, ne comprenant pas ce qui t'arrivait. Pourquoi tout est si compliqué pour toi, alors que tout semble si simple pour les autres ? Après tant de temps passé à essayer de comprendre qui tu es vraiment, c'est comme une renaissance. Un nouveau sens donné à ta vie. Ton passé douloureux semble s'effacer pour laisser place à un futur plus heureux. Pour la première fois, tu as l'impression de vivre pleinement, de te sentir à ta place. Tu contournes ta mère et tu t'apprêtes à sortir, mais avant ça, tu te retournes et cries : « Désormais, appelez-moi Mélanie ! », avant de claquer la porte.

Marion Kullmann

 

Voilà un mois et quelques jours que je suis enfermée dans son corps. Ses poils, ses bras, cette barbe. Mais, le pire, c'est lorsque je le vois se trémousser dans mon corps ! Vous vous étonnez ? Bien sûr au début, il râlait, c'est un homme… Mais voilà qu'il s'est finalement approprié mon corps. Je le vois essayer mes soutiens-gorge, bien évidemment je parle des plus transparents, à dentelles, ceux que tous les hommes adorent, pensez-vous ! Moi qui ose à peine baisser les yeux sous la douche… Et je vous laisse imaginer la sensation d'avoir des poils éparpillés sur le corps entier. Si je rase tout, il va m'engueuler c'est sûr… Au moins ceux du torse ! Où est le rasoir ?… Mais où il fout ses affaires ?… Le pot ! Le pot bleu, il est là. Oh non ! Il n'y a plus de mousse à raser. Du savon sinon… Non ! Si je l'entaillais ? Pas question, le connaissant, il serait capable de me faire ingérer toute sorte de malbouffe pour se venger. Première mission de la journée : trouver une tenue correcte, je vais faire les courses... Bon, ce haut… Oh! Mais il n'a aucun pantalon à sa taille ou je rêve ? Trop grand à la taille, trop serré aux cuisses, pas assez long aux chevilles… Celui-là devrait le faire… Me voilà sur le chemin, arrêtée au feu rouge. Mince, je n'ai pas dressé ma liste de courses… Il faut que je pense à l'appeler, j'ai lancé une machine à 9h00 et il va oublier de l'étendre. « Allô ? »
Hmmmmm…
Mais qu'est-ce que tu fous, ne me dis pas que t'es encore sur le canapé ?
Oh ça va ! Mais t'es pas dans la maison chérie, pourquoi tu m'appelles ?
Je conduis, je vais faire les courses, y a plus rien à manger !
Ah donc tu téléphones au volant et c'est moi que t'engueules… »
Et voilà, l'Homme de la maison a toujours le dernier mot. Il est paisiblement installé sur son canapé qui, à force, a pris sa forme, et il te donne des leçons. Pendant ce temps, moi j'arrive dans le rayon 0%. Ah oui, après faut vite que je file lui acheter ses chips au bacon… C'est moi qui vais me retrouver obèse après cette tragédie. Bon c'est pas tout, mais le gros m'a demandé des Chocapic… Ou devrais-je dire la nouvelle grognasse… Trésor, Crunch, Lion, ah Chocapic ! Bon je vais pouvoir aller à la caisse… Oh non !, ne me dites pas que c'est Nicolas là-bas ! Super, maintenant faut que je croise son meilleur ami ! Bon il m'a pas encore vue, j'ai le temps de passer par l'autre côté. Un petit pas, deux grands pas…
Vincent !
Oh non…
Oh Nicolas! Comment tu vas ?
Beh écoute mon vieux, ça pourrait pas aller mieux !
Ah oui ? Beh, explique-toi.
Tu vois les deux jeunettes qu'on a tirées le mois dernier ?
Le mois dernier ?! Il m'a bien dit ce que je viens d'entendre ?! « Les deux jeunettes !... Le mois dernier !... » .Oh non ! Retiens tes larmes, retiens tes larmes, bon sang !
Oui, mais oui, j'avais dit à ma femme que j'avais trop de travail, et que je devais rentrer tard, ah, ah !
Oui peut-être, m'enfin, là n'est pas la question ! La blonde aux cheveux courts là, Jenna ou j'sais plus quoi, elle m'a rappelé pour qu'on se refasse la même chose samedi soir ! C'est une occas' en or ça mon pote !… Beh qu'est-ce qu'il t'arrive Vincent, tu pleures ?
Non, non bien-sûr que non, j'ai… j'ai juste une allergie là, à la poussière, j'dois y aller.
Courir. C'est tout ce que j'arrive à faire mais vite, faut qu'je sorte de ce putain de supermarché, j'laisse tout en plan, tout derrière moi, mes courses, tout… Et même ma vie d'avant sans doute. Ce soir, je ne rentrerai pas chez moi. Je cherche ma voiture, j'la trouve, je monte dedans. Putain mais quelle conne ! Je démarre et je me casse. C'est fini tout ça.

Emilie Porlan

 

Je ne me suis pas démaquillé

Les gens m'ont regardé toute la journée. Une drôle de bête. « Tarlouze », « tapette », « pédé ». C'est drôle, ma souffrance est tellement ignorée qu'elle n'a même pas d'insulte appropriée.

Je ne me suis pas démaquillé.

Je ne sais pas où je suis, je suis perdu, perdu dans ce corps qui n'est pas le mien. Je le griffe, je le coupe, je le brûle. J'espère qu'à tout moment, mon vrai corps sortira de cette peau que je hais, qu'il la déchirera, la détruira et en effacera tous les souvenirs.

Je ne me suis pas démaquillée.

Pour qui se prennent-ils à décider de mon genre à ma place, de décider, alors que je n'étais qu'un bébé sans le pouvoir de protester de quelque chose qui me suivra toute ma vie, de décider selon le hasard biologique, la manière dont je devrais me conduire.

Je ne me suis pas démaquillée.

Je ne parle que de bonheur, de trouver ma place, d'aimer.

Je ne veux pas me démaquiller.

Juliette Ainée

 

Elle est là, seule, assise sur le parquet froid et rêche de la salle. Elle noue ses chaussons autour de ses chevilles qui me paraissent si fragiles. Elle semble si seule, vide et triste. Je la contemple souvent après mes cours car elle provoque en moi des sentiments et des sensations que je ne connais pas. J'aime la regarder. Je la trouve belle. Elle coiffe toujours ses cheveux de la même façon, un chignon doré qu'elle attache au‑dessus de sa tête et qui lui donne un air strict et dur. Ses yeux bleus adoucissent alors son visage et lui façonnent un regard angélique. Ses traits sont fins et réguliers, ses joues sont creusées par un travail trop acharné, ses lèvres sont fines et sèches. Elle est extrêmement maigre. Ses jambes sont si fines que j'ai souvent peur qu'elles se brisent lorsqu'elle marche.

Elle se lève et s'avance vers le poste pour l'allumer. Elle court se placer au centre de la pièce et cambre son dos. Les premières notes de musique retentissent, alors je la vois se métamorphoser. Elle n'est plus cette fille froide et triste que tout le monde connaît, non, lorsqu'elle danse, elle se libère. Comme si toute la froideur qu'elle dégageait s’évaporait à tout jamais.
Elle commence à articuler lentement ses membres. Elle exécute des ronds de bras, des arabesques, enchaîne quelques pirouettes et effectue de nombreux déboulés dans chaque recoin de la salle. Les reflets de son corps démultipliés par le miroir me font des frissons dans le dos. J'ai l'impression d'assister à un ballet où je suis seul à être convié. Elle bouge avec tant de grâce et de délicatesse, j'en tremble rien qu'en y pensant.
Le rythme de la musique augmente tout comme la cadence mais elle ne lâche pas, bien au contraire elle continue de plus belle, ses jambes sont incontrôlables. Elle improvise des pas, des cabrioles, des sauts de chat, de plus belle, elle exécute un dégagé pour ensuite enchaîner sur un déboulé de plus en plus rapide, au rythme de la musique, ce sont des fouettés et des glissades sans oublier le grand jeté. La musique faiblit tout comme elle. La cadence ralentit tout comme son énergie. Elle finit avec un grand écart et la musique achevée, elle s'étale au sol et y reste pendant plusieurs minutes.
Elle rêve des prochains pas qu'elle exécutera sur le parquet bronzé de la salle.

Quant à moi, je nous vois tous les deux dansant sur un ballet durant des éternités. Unis. Je suis elle. Elle est moi.

Paloma Sobrino

 

Lui. Moi. Une rencontre. Simple, sans extravagances. Une parfaite coïncidence. Coïncidence destinée à réparer. Réparer les erreurs de l'ancien temps. Le temps qui n'oublie pas les chagrins. Chagrins enfermés là, dans un subconscient niant. Niant les faits par peur d'être retouché. Retouché par les suaves ardeurs, touchant l'être. L'être infime, factice, que tu deviens par obligation. Obligation par tous de transformer. Transformer la beauté qu'il y a en toi.

Lui. Moi. Retour à la sobriété. La face tombe, les lumières révèlent la sincérité de tout questionnement. Le ciel est telle une vapeur euphorique, telle une situation idyllique. Le tu du jeu, rend le je plus tu, une fantaisiste parade moquant les simplistes ahuris par la singularité de l'acte, un spectacle indéfini. Une continuité de mélange subtil entre le sucré et l'acide, une saveur exquise dénuée de préjugés, une combinaison de caractères, réunissant les âmes vulnérables. C'est une collision d'opposés rassemblant l'identique, une histoire jouissante, une valse à trois temps, l'aveuglement, la confusion, la découverte. La fusion. Lui. Moi.

Laurie Jean Elie

 

Il était et demeurait un lieu porteur d'un destin, une chose qui sans en être vraiment une, figurait comme l’icône, la muse d'un symbole, d'une merveille, d'une aventure qui, quoiqu'elle entreprenait, se révélait belle.
C'était là une vision, la vision d'un monde qui, de ses couleurs et ses formes, proposait ses idées, sans nul besoin d'argumenter, car elle croyait en ses dires, en ce qu'elle s'était appropriée.
Mais n'était-ce que la beauté qui s'était choyée en ces domaines qui étaient parvenus, en trouvant leur identité, à devenir sacrés ?
Il y avait ici l'excès d'une soif qui quémandait l'infini, qui quémandait tout ce qu'elle avait entrevu de possible.
Et si la main de l'écrivain poète et amoureuse ne s'était point sentie attirée par ces charmes malins et doux, qui l'aurait pu ? Qui l'aurait fait ?
Écrivain, il n'en attendait ni plus ni moins, mais ne se vantait pas néanmoins d'en avoir fait une profession ou un don à valeur sûre. Il s'attendrissait de tout son amour, envers la tendresse affable et généreuse qui lui tendait les bras. Là étaient ses occupations, et il ne pensait plus à l'allégresse ou au pardon. Juste au besoin de s'encanailler en compagnie de cette beauté. Il n'y avait là pas plus tendre vérité...
Il avait la rudesse fragile et belle d'un homme dont les sentiments criaient de détresse, mais aussi de joie et de beau. Elle avait, la douceur d'une femme aux attraits et à la voix rassurante, qui ne se laissait pas déconcerter par ce qu'elle entendait, et s'enrichissait de ce qu'elle voyait, s'aidant du bien-être et de la satisfaction qu'elle retenait du pouvoir d'exister.
C'était là un lieu de magie, et il ne s'en voulait pas de s'en sentir aguiché, qui ne l'aurait pu?
Il avait le fantasme de l'esprit, le fantasme de la vie, et l'espoir d'une joie créative qui, par l'enchantement de cet endroit muse, ne serait jamais engourdie.
Mais comment pouvait-il contenir son amour, à vrai dire, il ne le pouvait pas.
Si bien que l'extravagance l'emportait au gré d'un enivrement qui n'était clair que pour lui.
De ses yeux, il apercevait tout d'abord en ces lieux l’abondance d'une rivière, et une tranquillité prospère, comme il l'aimait, bien que le bruit léger qui se distinguait des arbres enveloppant le courant d'eau, ajoutait le folklore d'une certaine mise en scène agréable.
Il remontait alors un petit sentier de terre, de ses épaules peu charpentées, et avec l'ambition ardue et une envie pressante d'apercevoir le ciel d'un bleu éclatant, qui taquinait et tourmentait son regard, en se cachant de lui, derrière la cime des hauts arbres.
De ses pieds qu'il faisait rapidement avancer, il tâtait toutefois le sol et la terre d'un talon et d'un pas léger, tout en ne lâchant pas des yeux l'infime partie bluette, dans laquelle il voyait ses rêves, et les rêveries d'une après-midi aux gaies accoutumances.
Arrivé enfin à la hauteur désirée, il se donna joie de contempler cette vue qui lui avait tant manqué, et sur laquelle il mettait toujours tant d'attentes.
Il savait à chaque fois, à chaque visite, dans son cœur, qu'il ne serait pas déçu ; qu'il n'y trouverait que des promesses à la parole honnête, et qu'il trouverait digne d’intérêt.
Lorsqu'il faisait face pour finir à ce ciel bleu, à cette odeur, à cette odeur, ce goût, ce goût du spectacle qui le fascinait tant, il succombait sans plus attendre, ne pensant nullement à opter pour le chant ou le geste d'une quelconque révolte. Il ne lui suffisait plus qu'un papier et un outil pour se mettre à son aise, et se sentir comblé, face à l'immensité, et la splendeur que prenait sa chance d'infortuné.
Jamais il ne se plaignait, et ne se vantait d'ailleurs pas non plus. Mais il n'en restait pas moins que c'était l’œuvre d'une âme aux besoins fantasmés, et que ces écrits mêmes se trouvaient être le fruit de cette passion hébétée.

Fabio Venezia

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

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jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal