Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

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Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

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Espaces immenses


Elle est comme la mer

Il y a des endroits où notre âme semble sortir de notre corps.
Ou, peut‑être, prend-elle juste le dessus,
et on se retrouve à admirer ce qui nous entoure.

C'est ce qui lui arrivait.
Quand elle était plus petite, elle allait souvent dans cet endroit.
Elle ne faisait qu'admirer la beauté du naturel et de l'artificiel qui se rencontraient.
Elle fermait les yeux et se projetait dans le futur, en s'imaginant quelques années plus tard, dans le même endroit, dans la même position.

Et en effet, quelques années plus tard, elle s'est retrouvée là.
Elle a ouvert le portillon et a avancé de quelques pas.
Elle regardait devant elle le soleil qui commençait à se coucher
et qui reflétait sur l'eau de la mer son image allongée.

Elle descendait les escaliers lentement,
caressant le petit mur rugueux avec ses doigts.
La musique des vagues qui se nouaient entre elles, l'accompagnait.

Elle a descendu la dernière marche,
et, pieds nus,
s'est avancée sur le sable froid,
elle ressentait les grains qui lui chatouillaient les pieds.
Elle ébaucha un sourire et continua à avancer vers le bord de la mer.
Là, des petites vagues commençaient à la caresser.

Elle a pris une profonde respiration, fermé les yeux et ébauché un autre sourire,
cette fois prolongé.

Pour elle, cet endroit est magique.
Le parfum de la mer, la musique des vagues, le contraste de l'eau qui caresse et du sable qui chatouille.
C'est ce qui la rend vraiment heureuse.

Parce qu'elle est comme la mer,
elle a des vagues qui viennent pour partir, et qui partent pour venir.

Elle est comme l'eau,
elle a des nuances de température.
Tiède, qui embrasse et rassure l'âme.
Froide, qui l'inquiète.

Elle a des nuances de tempérament:
Douce, qui caresse les roches.
Violente, qui fonce sur elles.


Qui la contrôle ?
Qui sait ? aurais-je envie de répondre.

Le soleil prend en charge la chaleur du sable, qui sans lui serait glacial.
Sa chaleur, elle la trouve autour d'elle, dans ce qui l'entoure.

Parce qu'elle est comme ça,
un lieu de rencontre.
Mer, sable, roches,
Des choses différentes, si on les prend distinctement,
mais qui ont appris à vivre et à coexister
dans ce lieu.
Comme en elle.

Oumayma Dennouni

 

Elle est la mer

Elle est devant une œuvre d'art, un tableau. Mais un tableau vivant, qui bouge. Elle est là, seule, sur cette plage, face à la mer. L'air salin caresse son visage. Le souffle du vent agite ses cheveux. Le bruit des vagues est une mélodie qui la berce, qui l'apaise. Les grains de sable se faufilent entre les orteils de ses pieds nus, ça la chatouille. Elle ne bouge pas, elle est immobile face à cette immensité bleue. Cette immensité c'est elle. Elle est devant son miroir. La mer calme, c'est elle heureuse. La mer agitée c'est elle, énervée. La mer tempétueuse c'est elle en colère. Les vagues déchaînées ce sont ses éclats de voix. Les gouttes d'eau, ce sont ses larmes et l'écume les sillons de ses larmes.
La mer et elle. Elle est la mer. Seule, elle veut hurler. Hurler son malheur, hurler sa tristesse, hurler sa douleur, hurler. Elle veut tout faire sortir d'elle. Faire sortir de ses entrailles tout ce qui la ronge. Jusqu'à s'en écorcher la gorge, jusqu'à s'en briser les os. Que son mal-être aille se briser sur le rocher qu'est devenu son cœur. Et que cette tempête de rage, de douleur, de souffrance et de déception qui l'a détruite, sorte d'elle pour qu'elle retrouve enfin son calme bonheur.
Elle a envie d'arracher ses vêtements. Se libérer. Courir sans s'arrêter et se jeter dans les vagues. Et là, dans un moment de folie, elle enlève chacun de ses vêtements. Elle les laisse tomber sur le sable. Elle est maintenant nue de toute matière. Elle est nue de tout. Elle avance lentement. Ses pieds s'enfoncent dans le sable. Puis, elle marque le sol humide de son empreinte. Et, enfin, elle sent l'eau. Et son empreinte s'efface. Elle poursuit son avancée. Elle entre dans l'eau. L'eau est froide. Elle frissonne. L'eau monte petit à petit. L'eau atteint ses genoux, ses fesses, sa nuque. Puis, elle plonge sa tête. Elle est complètement engloutie. La mer la possède, elle la submerge. Elle est prisonnière.

Loli Debackere

 

La Forêt

Pour ne pas dévoiler son secret, elle dit à sa mère qu'elle se rend chez une amie, or, si cette amie respire comme un humain, elle ne l'est pas, c'est une forêt.
C'est la forêt, son échappatoire.

Elle y va à pieds, en courant, en parlant, en chantant et parfois même en criant, sur le chemin, il n'y a aucun signe de vie humaine mis à part elle, et la nature, alors oui... parfois elle crie. Lorsqu'elle est enfin arrivée, elle s'assoit sur sa pierre fétiche, sort son petit cahier et elle écrit. Il n'y a qu'ici, sur sa pierre, qu'elle peut se libérer, toute son inspiration transparaît sur son cahier.

C'est l'hiver, sa saison préférée, la neige commence à tomber sur les arbres qui ont perdu leur beau manteau vert. Au sol, il y a des petites empreintes d'animaux, certains sont en hibernation, d'autres ont migré pour retrouver la chaleur.
Il fait très froid, mais pourtant elle est là, à observer ce magnifique paysage. Il est 16h00, elle doit rentrer chez elle. Elle perd alors toute son inspiration, elle range son cahier, pose son sac, s'allonge sur son lit et attend le prochain samedi.

Flavie Debonneville

 

Ma Forêt

Je pense à cette forêt. Cette forêt immense mais toi, un seul petit coin t'appartient. Oui, c'est le tien, ton lieu de recueillement et c'est là que tu te sens bien. Tu préfères y venir seule, c'est ton lieu secret. Tes larmes y ont trouvé leur place, tes souvenirs ne surgissent dans ta mémoire que lorsque tu es là, seule. Aucun manque ne subsiste, rien. Tu te contentes de t'ouvrir au calme qui règne en ce lieu. Et ce doux ruisseau qui coule rapidement comme pour s'échapper. Ce vent qui vient heurter les branches des sapins et fait résonner le bruit apaisant des feuilles qui s'entrechoquent. Je me souviens que seulement t’asseoir là, sur ce petit rocher mousseux qui bordait l'eau, te suffisait. Parfois tu aperçois une grenouille, un poisson, un insecte, qui te rappelle qu'il y a encore une part de vie autour de toi. Et quand tu laisses enfin ce lieu, tu te sens bien. Un sentiment de satisfaction et de plénitude t'habite. Tu rentres alors chez toi, apaisée. Je suis surprise de t'y voir un jour accompagnée. Tu es avec lui, ce garçon, grand, imposant. C'est comme si sa puissance allait rompre ce calme jusque‑là imperturbable. Mais tu l'y emmènes quand même. Tu n'as pas peur de te dévoiler, d'y montrer une partie de toi. Tu lui tiens la main, comme pour le mettre en confiance. Tu l'entraînes alors dans ton jardin secret. Tu te plais à le voir observer autour de lui, à comprendre ton monde. Il te regarde maintenant. Vos regards sont plongés l'un dans l'autre. Aucun de vous ne parle. Cela ne servirait à rien. Mais très vite, tu fuis. Tu fuis, du regard, tu es paniquée. Son regard, tu ne te le détaches plus des yeux. Tu te contentes de lâcher un simple « viens ! ». Là, tu lui prends vivement le bras, comme pour rompre ton malaise. Vous avancez lentement à travers les bois, et à présent vous discutez, de tout. Un seul bruit vous accompagne, il vous berce. Tu es comme dans un état second. Ce lieu te possède, il change quelque chose en toi, il te rend douce. Tu es détendue. Une sensation de fraîcheur t'accompagne, mais la chaleur de son corps te réconforte. Tu respires un grand coup, ce qui arrête votre marche. Tu l'observes quelques secondes et tout de suite ton regard est attiré par l'immensité qui vous entoure. Tu lui lâches le bras délicatement et te laisses guider jusqu'au bord de l'eau. Ici, tu t'assois mais tu ne connais pas encore la durée de ton oisiveté. Tes mots se perdent dans ton esprit, tu n'as plus envie de parler. Et s'il te parle tu ne lui répondras pas. Il comprendra.

Emilie Porlan

 

Ambre

Ambre aime les arbres, les feuilles gorgées d'eau.
Elle aime les buanderies, l'odeur de la lessive qu'utilisait sa mère lui manque parfois.
Elle est fascinée par les lumières blanches et pâles qui filtrent à travers les fenêtres couvertes de buée.
Les gouttes de pluie sur les vitres du train. Ambre aime les soirs d'été à Heidelberg, début juillet.
Les apéros au vin rouge, bien que l'odeur ne lui ait jamais inspiré confiance.
Elle adore les peaux, les mots, le parfum des pages jaunies par le temps. Elle aime surtout les regards, ceux qui lui crient qu'elle n'est pas seule. C'est grâce à tout cela, aux arbres, aux carrelages, aux vins, à l'Allemagne, aux mois, aux rails, aux yeux, qu'elle écrit, Ambre.
Ambre, elle écrit grâce au monde, pour son monde. Elle a un lieu partout, sauf quand elle veut écrire. Elle n'aime pas les bureaux et les ordinateurs, mais les rues, ah les rues... ça c'est une belle chambre.

Elle est sur sa balançoire.
Eins, zwei, drei, vier, fünf, sechs... « et quoi ? Et après ? » sieben, acht, neun, zehn. «  C'est bon ! Nico, maman ! ». Ambre sait compter jusqu'à dix en allemand, il est 18h30 et le parc est vide. Sa mère la félicite, déjà à l'époque elle voyait plein de choses dans les yeux de sa maman, donc elle lui prenait la main comme elle aurait voulu qu'on la lui prenne. Tous les trois, ils allaient manger chez Gino's, le vendeur de kebabs d'Altsadt, puis ils retournaient à l'appartement chez Toto, l'ami italien de Nicolas, son beau‑père.
Ambre se met à la table, ses pieds se balancent au-dessus du plancher brun « Eins, zwei, drei, vier, fünf... ». Qu'est-ce qu'elle était fière ! Toto jouait aux échecs avec maman et Nico lisait La mort des amants à Ambre. Elle ne savait pas bien quoi en penser, mais elle trouvait ça étrange de comparer les divans aux tombeaux. 20H30, la fatigue la gagne, devant Amélie Poulain. Si elle écrivait des poèmes, elle, ça ne serait pas aussi bizarre, ça plairait aux enfants. Oui, c'est ça, il faut plaire aux enfants. Eins, zwei, drei...

Elle est assise sur un banc.
7 8 9 10 11 12 13 treize ans/« eh quoi ? Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse Nicolas ? Je me fiche de tes amies ! ». Maman crie.
Ambre observe les passants, une vielle dame remet du rouge à lèvres, amusée comme l'enfant qu'elle n'est plus, pressant le pas. Une femme d'une vingtaine d'année joue de la harpe, dix mètres plus loin, les pièces tombent, elle remercie d'un hochement de tête.
Maman crie, Nicolas aussi maintenant. Les odeurs de friture, les couleurs des cartes postales, le bruit de la harpe et des voitures. Les sacs à main brillent dans la grisaille naissante et les talons aiguilles claquent sur le goudron.
Ambre écrit des poèmes maintenant, elle a trois carnets à son actif ! La prose lui fait du bien mais elle trouve ça moins beau, alors elle ose moins se lancer. À la fenêtre en face un homme secoue sa chemise bleu ciel mouillée et laisse échapper un «  Scheiße ! ». Ambre le remarque et retient un sourire. Qu'est-ce qu'elle a faim ! Maman pleure. La tempête est passée elle va pouvoir manger.
Elle est allongée sur le lit.
13, 14, 15, 16 seize ans.
« Eh quoi ? Et maintenant...? Qu'est-ce qu'on fait, Nico, maman. » La table est funeste. Le petit frère dort dans la chambre à côté. Un an déjà qu'ils sont loin de la ville.
Un an que maman fait semblant, que Nico est absent et qu'Ambre bouillonne. Elle ne peut plus retenir cette frénésie, elle a besoin BESOIN de vitesse, de moteur, de tristesse, de graisse de pollution, qu'est-ce que c'est bête à dire ! Mais le lagon, le même qui l'encercle chaque jour, ne remplacera jamais les touristes japonais et les gamins en skateboard. Tout ça manque de cynisme, de femmes d'affaires ridicules, de vrai.
Elle a besoin de vrai. Les larmes montent. Désolée, elle ne peut plus.
« Maman... » Elle fait ses adieux, un carnet sous le bras.
16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 24 heures de vol.

Julie Daudé

 

Son lieu

Son lieu
Est l'endroit où la peine et le désespoir sont bannis.
C'est l'amour, la joie, la fantaisie qui sont réunis.
Elle s’assied.
Et fait place à l'inspiration,
Attrape son carnet à croquis,
Et fait vivre ses envies,
Les colibris chantent avec leurs petits,
Ce lieu prend enfin vie.
Les arbres se dressent
Les fleurs éclosent
L'odeur se diffuse
Le vent souffle
Elle s'arrête
Elle est satisfaite
Ce parc calme à l'aurore
Et bruyant à l'aube
Est son lieu.
Intime et précieux.

Mouyna Ali

 

Le parc

En entendant le cours d'eau qui ruisselle
nous sentons l'odeur de la nature.
Ce lieu simple, recouvert de verdure
qui propose des loisirs pour tout âge,
avant qu'il ne devienne ce souvenir,
n'est qu'un lieu pour passer le temps.

Être loin de lui
est la pire des choses qui puisse arriver.
L'aimer tellement, sans pouvoir lui parler un certain temps
est si douloureux.
Ce sentiment d'être abandonnée est inexplicable.
Avec lui, il y a des choses si intenses mais aussi de mauvais moments.
Ils ont, tous deux, un caractère fort et parfois du mal à se comprendre
Entre eux, la passion est telle qu'elle donne parfois naissance
à de la souffrance.

Pendant des années, ces secrets sont restés enfouis dans son âme.
La chose la plus difficile est de se révéler
L'amour qui lui est porté est incommensurable
C'est lui qui lui a redonné confiance.

En allant dans ce parc, quelques fois par semaine,
ces moments passés à ses côtés ressurgissent dans son esprit.
En se rappelant la douceur de son corps près du sien ;
Le calme plat, ce mercredi à midi, dans ce beau printemps, en entendant leurs respirations se mêler.

C'est à ce moment‑là que tout a commencé,
les sentiments sont nés,
les liens se sont noués,
deux cœurs se sont unis.

Kelly Gallan

 

La grotte

Ce 9 décembre 2004
Ancrée dans une vallée, encombrée de rochers, encerclée par des pins déséquilibrés, au‑dessus de la rivière qui finit en cascade, engloutie par la végétation, la grotte offre un empilement de roches préhistoriques qui menace de s'écrouler à tout moment.
Tu viens de finir ta journée, tu as enchaîné les heures de cours souvent pour toi de peu d'intérêt. Tu as fini plus tôt que d'habitude, tu as du temps, alors tu décides de te diriger vers ton endroit, ta grotte. Tu arrives, tu passes entre les rochers avec aisance, tu pénètres dans ta grotte, tu jettes ton sac, tu mets une musique et tu prends tes gouaches : du bleu, du rouge, du jaune, du vert et tu laisses parler tes sentiments. Les toiles ne te sont pas nécessaires, les murs noirs de cette grotte que tu rends vivante avec tes croquis, te suffisent.
De jour en jour, tu l'as décorée, maintenant elle t'appartient.
Personne ne connaissait l'existence de cette grotte et, moins encore, les moments que tu passais à peindre les murs. Tu peins tous les événements qui te sont chers, tu mélanges les émotions, les formes, les couleurs et les matériaux. Tu es heureux de pouvoir laisser tes sentiments, exploser sur ces parois.

Ce 5 février 2005
Une nouvelle arrive dans ta classe. Elle te plaît, elle a de beaux yeux, marron clair, et de longs cheveux châtains, lisses. Elle s’appelle Emma. Au fil des semaines, des sentiments naissent, quelque chose de spécial se passe entre vous tu le sens, alors pour la première fois, tu penses à t'ouvrir, à faire entrer une inconnue dans tes pensées profondes. Tu te mets à douter, tu te demandes ce qu'elle va penser de toi. Va-t-elle te prendre pour un fou ? Tu décides de prendre le risque de te livrer. Alors, lorsque ta journée de cours se finit, tu vas la chercher et tu la conduis dans ton lieu. Elle te fait totalement confiance, ne pose aucune question, te suit simplement. Tu es presque arrivé, tu commences à te sentir mal, tu as peur de son jugement. Tu tiens à elle. Vous êtes là, debout, autour de vous, des centaines de peintures que tu as créées, au fil des mois.
Le silence. Un silence qui pour toi est insupportable, elle se rapproche, passe ses doigts sur les parois froides de ta grotte, elle s’arrête devant son portrait que tu as réalisé la première fois que tu as posé ton regard sur ses magnifiques traits. Soudain elle ouvre la bouche, se tourne vers toi : « C'est magnifique ! » dit-elle.

Warda Bakhti

 

Désert

Un grand désert en Égypte, où le temps est éternel.
Le ciel, immense et bétonneux, taché de quelques nuages, plus déformés les uns que les autres.
Mes pieds nus glissent sur les grains de sable, brûlants et confortables. Si fins qu'ils passent entre mes orteils.

Le soleil, seule entité d'entre les dunes, fusille de ses rayons l'espace.
Devant moi, isolé du reste de la terre entière, un temple.
Pierres usées par l'humidité se chevauchent.
La porte, encadrée de motifs divins, laisse entrevoir le vide et l'infini.
J'y entre.
La salle, immensément vide, laissée morte par ses anciens habitants, silencieuse, carré tortueux au plafond bas, m'écrase par sa fine hauteur.
Mes doigts effleurent les murs, se posent sur les gouttes et les détachent doucement des pierres millénaires.
Oreilles plaquées contre ces pierres symétriquement taillées, je n'entends rien. Toujours ce même vide.
J'avance, maintenant, vers ce qui semble être des escaliers souterrains, glissants par moment à cause de l'humidité intemporelle.
Pas à pas, j'écrase le marbre des escaliers.

Plus bas, l'obscurité. Une sensation étrange m'oppresse, m'empêche d'aller plus loin.
J'allume ma torche. Rien. Toujours rien. Le triomphe de l'humidité sur les antiques murs, de la moisissure dans les coins déformés.
Une odeur étrange, comme conservée par le temps, entre dans mes narines. Simple et brève, elle repart aussitôt, oubliée par le temps.
Je m'assois dans un coin de cette pièce vide, au milieu du désert, du vide. J'attends. Quelque chose. Rien. Indéfiniment.

Quelquefois, j'entends, à travers les murs, le sable qui chante à travers le vent, à travers les dunes.

Personne ne viendra ici. Tout le monde m'oubliera, lentement.
Pour l'éternité.

Joris Plisson

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

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jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal