Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

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Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

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Acte II : Jardins secrets, de soi à l'autre, de l'intime à l'immense

Lieux intimes

 In utero

Ma vie commence avec une ombre, celle ne pas avoir été désirée. Née par accident !
Ma mère, âgée de seulement quinze ou seize ans, doit porter un enfant alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente.
Comment s'occuper d'un enfant quand on n'a pas fini de grandir ? Elle a dû arrêter sa 3ème, pour travailler, trouver un foyer car sa famille ne pouvait l'aider !

Je suis bien au chaud dans ce ventre, je n'ai pas envie de sortir. J'imagine ce que pourrait être ma vie dehors.
Je me demande aussi quel homme peut être mon père ? Un père gentil, aimant, heureux d'avoir une famille et fier de sa fille ?
Ou bien, un homme infidèle, suicidaire, violent, un père capable d'abandonner sa famille et qui serait absent, jamais là pour sa fille, pour les chagrins, les joies, les fous rires, les anniversaires…?
Que sera ma vie ?


Pour l'instant, je ne sais pas, mais je vais bientôt le savoir.
J'étais si bien dans ce ventre. Seule, calfeutrée, protégée.
À l'abri de toutes les agressions, toutes les jalousies, toutes les incompréhensions extérieures.
Je sors le 17 Octobre 1999.
Mes problèmes ne font que commencer... Mais avec moi, naissent aussi tous mes espoirs.

Soukaina Oujeddou

 

La salle de bain

L'eau coule, une goutte, puis deux, puis trois. Le jet devient de plus en plus fort puis de plus en plus chaud. Il brûle sa peau, il faut baisser la température. Ça brûle, ça brûle, ça brûle. L'eau doit avoir atteint les quarante degrés. La température continue de monter. Le pommeau de douche est braqué sur son épaule, et le jet la brûle. Une minute, trois minutes, dix minutes. Elle hurle. Elle rejette toute sa douleur. Elle hurle et pleure par‑dessus la musique qu'elle avait mise avant de se glisser dans la baignoire. Elle s'assoit ou alors elle tombe ou peut‑être même les deux. Elle remet l'eau à une température normale et la laisse couler sur son corps nu et triste.
Le seul endroit où Neyo se retrouve réellement c'est ici. Lorsqu'elle est enfermée dans sa petite salle de bain, nue, seule avec son reflet. C'est à ce moment‑là qu'elle se sent elle. Elle sort de la baignoire et se place face à son miroir. Neyo se déteste. Elle n'aime rien chez elle, de la racine de ses cheveux crépus jusqu'à la pointe de ses orteils. Comme la plupart des adolescentes, Neyo a horreur de son corps. Se regarder lui fait mal et l'effraie. Malgré le mal qui la ronge, elle aime se retrouver seule avec ses pensées noires, elle n'a pas à jouer un rôle devant les autres. Elle est seule et elle sait qui elle est.

Camille Polly


Le bureau

La clé peine à déverrouiller la serrure rouillée par le temps. La porte s'ouvre dans un grincement lugubre. Une odeur de moisi pénètre les narines de Sybille. Le parquet est froid, la pièce n'a pas été chauffée depuis qu'elle a pris son envol et quitté le cocon familial. Elle avait 16 ans. Elle en a aujourd'hui 23.
Le mur, au-dessus du lit, est toujours rempli de photos de classe. Le visage de son premier amour y est entouré au feutre violet. Son journal intime est posé sur la table de chevet, près de la lampe à huile. Les coins des pages sont cornés, et une tache de café rend le texte quasiment illisible. Les draps sont défaits, un ours en peluche borgne est glissé sous l'oreiller. Son infirmité résulte d'une querelle avec sa demi-sœur. Demi-sœur. Comment peut-on être demi-quelque chose ? On est soit un être à part entière, soit rien du tout.
Son cartable qu'elle a utilisé pendant ses longues années d'école, est toujours adossé à l’armoire. Des vêtements jonchent le sol. Il en émane une odeur de lavande, si forte qu'elle monte à la tête.
Le bureau, hérité de son grand-père, est toujours à sa place. Elle y a passé toute son enfance, assise sur une pile de livres lui servant de tabouret, à faire péniblement ses devoirs. Son père avait pour habitude de s'agenouiller derrière elle pour l'aider à résoudre ses problèmes de mathématiques. Les additions et les soustractions n'ont jamais été sa tasse de thé. Elle a toujours été une littéraire dans l'âme.
Elle passait des heures allongée sur son lit, les pieds posés sur le mur, à bouquiner et bouquiner jusqu'à en tomber de fatigue. Elle se réveillait régulièrement avec un livre posé sur les genoux et se faisait disputer par ses parents. « Ne t'étonne pas d'avoir de si mauvaises notes lorsque tu passes tes soirées à lire des récits ridicules plutôt qu'à réviser ta physique‑chimie ! »
Son grand-père passait des heures à lui conter des histoires. Ses recueils de contes étaient rangés dans une immense bibliothèque aux étagères qui montaient jusqu'au ciel. Il avait pour habitude de la porter sur ses épaules, de manière à ce qu'elle puisse se saisir des livres posés sur le rayon le plus haut. Et puis un jour, le néant. Plus rien. On lui annonce qu'elle ne le reverra plus, qu'elle n'entendra plus jamais sa voix grave lui parler de princesses et de dragons pendant des heures.
Tout ce qu'il lui reste, c'est un énorme morceau de bois sur lequel elle écrira. Un bureau.
Il lui a toujours demandé de poursuivre ses rêves. Alors, en sa mémoire, elle fait glisser la mine de son crayon sur l'immensité blanche du papier.

Marion Kullmann

 

La grange

L'odeur du foin fraîchement coupé embaume la grange, le vent siffle et se fracasse sur ses murs, les feuilles automnales se faufilent entre les portes et me laissent entrevoir un monde déchaîné, un ouragan de violence, heureusement adouci par le lieu où je me trouve.
Ce lieu qui me hante, jour et nuit, à qui je consacre toutes mes pensées. Et pourtant cette grange n'est qu'un vestige parmi tant d'autres, un lieu entouré de plaines et de champs, isolé de tout. Elle est ma maison. J'y passerais des heures, blottie entre les bottes de foin, accompagnée de ma plume et de mon carnet. Les mots défilent dans mon esprit et se posent sur le papier, mes mains virevoltent au gré et au son des phrases.
Je ne cesse de me relire, ces vers ne pouvant me défaire de ces mélodies :
L'amour est un mot qu'on ne comprend pas toujours. Certains l'ont vécu, d'autres l'ont subi. Il peut germer du néant comme de la lumière, apparaître ou disparaître selon les années qui passent. Il peut s'épanouir, telle la rose qui survit aux plus froides ténèbres, ou se meurtrir comme l'hiver le plus rude.
Alors vous vous dites que la personne qui écrit ces lignes n'y connaît rien à l'amour et c'est exact. Je meurs et je vis, je pleure et je ris, je parle et me tais, tout comme vous. C'est justement pour ça que j'écris.
Je suis absorbée par toute cette poésie mais le temps file, il fait déjà nuit, je dois rentrer.
Je sors de mon paradis, la porte grince mais ce bruit m'apaise, je la ferme et suis le chemin de la maison familiale en pensant à demain, au moment où je pourrai enfin retourner dans mon jardin secret, dans ma grange préférée.

Maréva Kérisit

 

Ma chambre à moi

Dans cette chambre obscure où des milliers de secrets sont gardés,
il y a cette chose qui me ronge.
À ce lieu un secret est lié,
je l'ai toujours gardé en moi et je songe.
Longtemps je l'ai combattu
mais sur ma vie, il a pris le dessus.

Dans cette chambre, coupée du reste du monde, où je peux être ce que je suis,
Elle qui m'avait aidée parfois, devient un gouffre, sans sentiment,
sans vie.
Et je rentre dans ce cercle vicieux malgré moi.

Une famille où on ne sort pas des sentiers battus
et dans laquelle je ne me sens pas à ma place.
Pour moi, l'amour n'a pas d'âge, pas de sexe non plus,
je me renferme dans ma carapace.

Elle me protège de la douleur, des masques si charmants,
des visages si troublants,
mais il est temps de dévoiler les sentiments de mon cœur
pour ne pas avoir de rancœur.

Cette chose que je te cache,
celle qu'il faut que tu saches,
à la personne la plus importante, je le dis,
je ne peux plus me défiler, c'est une étape que je franchis

Pour te l'écrire avec aisance,
sur ce papier parfumé, je te le dis,
le versifie
je suis bisexuelle et le dis enfin sans méfiance.

Samantha Garcia

 

En elle, ma force

Quelquefois dans le bus, subissant le trajet, assise dans mon coin, la tête reposant sur la vitre, j'observe les gens. Le réel est une source d'inspiration inépuisable que la différence permet à chacun d'exploiter. Dans mon quotidien, mes yeux enregistrent en continu toutes les images qui s’imprègnent sur ma rétine. Je mets en scène les situations imprévisibles qui s'enchaînent autour de moi. Je m'approprie les personnages afin de créer une histoire. J'imagine chaque pensée des acteurs qui constituent la scène. La grand‑mère sur ma gauche, qui s'assoit lourdement sur le siège rigide du bus en rangeant son porte‑monnaie dans son sac à main et qui me dévisage de façon assez indiscrète. Le beau gosse ténébreux qui se la pète avec ses potes en racontant ses conquêtes suffisamment fort pour que tout le monde en profite. Je sais que ce personnage joue un rôle qu'il s'est créé afin de paraître plus cool dans son bahut. Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour avoir la cote ?!
Je trouve que l'on n'est pas assez admiratif de notre quotidien. La beauté et la force de la nature, les créations de l'homme... On banalise trop toutes ces choses. Le soleil qui chaque matin se lève pour éclairer notre monde, les arbres du jardin qui grandissent au fil des années, la voiture et l'avion grâce auxquels on se déplace rapidement, le téléphone qui vibre dans la poche du pantalon, la petite clef usb qui stocke nos données... Derrière chaque mot que l'on utilise, se cache une création, une beauté unique. J'aimerais pouvoir traduire cette beauté à travers le cinéma.
J'aime apaiser le fourmillement constant de mes pensées en libérant des mots sur le papier. J'aime développer des thèmes qui me tiennent à cœur. Mais avant j'étais hésitante, craintive du regard des autres. Ma liberté d'expression s'est épanouie depuis que je l'ai rencontrée, Elle. Le déclic qui m’a permis de me retrouver, d'exister en étant moi‑même. Depuis que je la connais, j'écris. Je puise en elle ma force, elle est une source d'inspiration constante. Les premiers jours, je l'ai redessinée, je lui ai joué un morceau à la guitare. Elle m'a fait reprendre pas à pas, confiance en mon crayon, délicat prolongement de ma pensée.
Parfois il m'arrive de fuir la réalité trop oppressante en m'évadant dans mes pensées. J'ai besoin de me sentir protégée.
Elle seule peut m'offrir ce refuge. La tête contre sa poitrine, elle me serre fort contre elle. C'est à cet instant que je me rends compte que la puissance des mots est parfois limitée. Ils ne peuvent retranscrire toute l'intensité des sentiments.

Elena Hiebler Galindo


Le Vide

Comment expliquer mes émotions, je ne sais même pas ce que je ressens. Je n’aime pas être en cours avec toutes les personnes de ma classe, mais je ne déteste pas cela non plus. Je ne ressens que du vide. Ni joie, ni peine ; on pourrait penser que c’est préférable à la souffrance mais le vide, ne rien ressentir, ce n’est pas vivable.
Je donnerais tout pour ressentir quelque chose d’autre que ce vide, même un sentiment négatif. Ceux qui m’entourent s’échangent des mots, des phrases, des paroles qui ne m’intéressent pas, qui pour moi n’ont aucun sens, ils ne remarquent pas que je m’isole, non pas physiquement mais dans mes pensées, mes actes, mes sentiments. Ma place n’est ni là, ni ailleurs, elle est nulle part et partout à la fois, c’est étrange. Ce vide est pesant, lourd, je ne parviens pas à m’en libérer. Je ne trouve pas comment exprimer ce que je ressens autrement qu’en utilisant ce mot : vide.
Pourtant ce n’est pas comme s’il était possible de me remplir, le vide n’est rien de plus qu’un trop-plein de souffrance, de mal-être, d’incompréhension qui est trop ancien, dont j’aurais dû me débarrasser il y a longtemps. Je ne parviens plus à savoir ce qui m’a créé ce trop-plein et je ne parviens plus à m’imaginer sans ce vide ; je voudrais juste qu’il disparaisse, peu comment.

Marjory Rigal

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

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jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal