Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
L'équipe enseignante
Les sons de l'atelier
Cliquez sur l'écouteur

Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

Cliquez sur l'écouteur

Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

Rechercher dans le site

Journal et lettres de l'hôpital psychiatrique


31 octobre 1934

À l’attention de mon fils, Charles.
J’ai essayé de t’écrire de nombreuses fois, mais je ne sais pas si tu as reçu mes lettres ou du moins mes mots.
Je regrette de t’avoir abandonné, ce jour si tragique. Je vais te dire la vérité pour que tu saches pourquoi ta maman n’a pu être auprès de toi.
Ce 30 octobre 1934, je venais de perdre ce journal. Celui dans lequel j’écrivais ma vie. Dans la colère qui m’a animée, j’ai brûlé ma bible, mes cahiers et bien d’autres livres. Puis je me suis calmée, je me suis assise entre le mur et la table, j’ai fait rapidement ce que j’avais à faire, puis je suis montée dans ma chambre. La tristesse m’a envahie. Je ne savais pas où j’étais, qui j’étais ni ce que je faisais encore dans ce monde de fous.
Je suis descendue pour aller regarder l’heure. Il restait 20 minutes avant que les enfants ne rentrent, suffisamment pour partir vers un lieu meilleur, pour quitter ma futile existence.
Le soir, vers 22 heures, je me suis réveillée dans ma chambre, mon mari assis sur une chaise ronflait, calmement. Silencieusement, j’ai  récupéré mon journal dans le feu et suis remontée me coucher…
Le lendemain, deux hommes sont arrivés à la maison. Vêtus de noir, sans expression, comme des zombies. Ils sont venus voir mon mari. Lui ont  présenté un papier qu’il a signé en me regardant avec condescendance et dégoût. Les hommes se sont approchés de moi, m’ont attrapée, m’ont plaquée au sol et  m’ont ligotée en me cachant les yeux. 


C’est pour mon bien m’a dit Antoine. Je ne sais pas où le voyage va me mener. Tout ce que je sais, c’est que la mort m’appelle. Et que la peur prend le dessus.
À peine arrivée, on m’a tout retiré, mon alliance, mes vêtements, on m’a tondue et on m’a donné un uniforme où sont notées les lettres H.P. Ces scènes me hantent encore aujourd’hui. Ils m’ont poussée dans une salle sombre sans décor, sans vie. Une vingtaine d’hommes s’y balade en camisoles ou sont attachés, d’autres bavent. Je veux rentrer, partir, partir de ce lieu dans lequel je n’ai pas ma place. Vite ! Il faut faire vite, cours ! Trop tard, la porte vient de claquer. Pourquoi suis-je là, pourquoi ?
Dieu, est-ce que tu me testes ? M’en veux-tu pour avoir brûlé le livre que tu as créé ?
Lorsque mon nom est prononcé, j’entre dans cette pièce, je te passe les détails, moi-même je ne me souviens plus de tout, je me demande pourquoi je suis là. Dans cette prison où grilles, barreaux, lourdes portes verrouillées, cris, hurlements, gémissements, prennent le dessus sur le bruit de la nature et de la pureté.
C’est ainsi que je te quitte, arrivée dans ce lieu infâme, avec cette unique et dernière lettre que j’ai le droit d’écrire. J’espère qu’elle te sera remise avant que je ne devienne comme ces hommes, une bête.
Ta mère qui n’a jamais pu te dire je t’aime.

Marjory Rigal

 

Le 31 octobre 1934

Cette noirceur qui m'envahit depuis le début. Elle est omniprésente et semble attendre dans l'ombre, prête à surgir à chaque instant. Elle est là en permanence, je la vois, je la ressens mais je m'efforce de l'ignorer. Elle est semblable à un enfant camouflé par ses mains lors d'une partie de cache-cache. Mais parfois, cette fumée noire envahit mon corps, et tout espoir de m'en débarrasser est réduit à néant. J'ai l'impression de me noyer. Et personne n'est là pour m'extraire des profondeurs de l'eau. Il ne me reste plus que mon mari et mes enfants. Ces enfants qui, plutôt que de faire de moi une mère heureuse et épanouie, me tirent inlassablement vers le bas. La routine est la même depuis le début. Les nuages de tristesse, rarement percés par le soleil, un bonheur éphémère. Un mari que je ne suis pas sûre d'aimer. Je repense souvent à mon premier amour. Ce garçon, qui a été l'élément déclencheur. Un signe du destin. Ma seule perspective de bonheur qui m'a été violemment arrachée. Je n'étais pas destinée à vivre, je n'ai jamais vécu, je me suis simplement contentée d'exister. Je suis emprisonnée dans un monde, dans un destin. On ne choisit pas de venir au monde, on devrait au moins pouvoir choisir d'en partir.

Marion Kullmann


31 Octobre 1934

Aujourd’hui deux mots résonnent dans ma tête. Tout arrêter. Mais arrêter quoi ? Arrêter cette souffrance dans laquelle je sombre. Ce désespoir où je me suis perdue. Ce malheur qui me ronge. Mais qu’est‑ce que le malheur ? Comment savoir sans n’avoir jamais connu le bonheur. Si ça se trouve, c’est ça le bonheur : aider sa famille, se marier et avoir des enfants. Mais tout cela, je l’ai déjà et ma vie n’est pourtant que néant. Suis-je idiote ? Suis-je une éternelle insatisfaite ? Cette vie, c’est le rêve de tellement de personnes et moi, mon rêve c’est d’être libre, heureuse. Je voudrais être une femme belle, désirée, aimée. Et j’aimerais être une femme qui aime et qui désire. Je voudrais écrire, écrire et encore écrire. Sans jamais m’arrêter. C ‘est ma seule issue, ma seule échappatoire. Mais à la place de cela, je dois m’occuper sans relâche de mes quatre enfants que je ne désirais même pas. Ma vie n’est que couches, biberons, bavoirs, bains, cuisine, pleurs et fatigue. Je suis épuisée. Je suis abîmée. Mes enfants n’ont pas une mère mais une tache. Mais, eux aussi ne sont que taches de ma vie, des lambeaux.
Ce monde m’est inutile. Je suis inutile à ce monde. Je ne suis jamais devenue celle que je rêvais d’être. Et je rêvais d’être tout le contraire de ce que je suis devenue.
Au moment où je t’écris, mon cœur bat, je sais pertinemment que tout est terminé. Je suis dans un gouffre, prisonnière d’une détresse infinie. Je suis déterminée. Je n’ai pas peur. Mais c’est un mensonge. Je suis terrorisée par cette chose que l’on appelle la mort. En réalité je suis déjà morte. Je n’existe plus.
Adieu.

Loli Debackere

 

31 octobre 1934

Chers enfants,
En vous écrivant, j’exprime des sentiments que j’ai gardés en moi pendant tant et tant d’années.
Avec cette lettre, je vous fais mes adieux. Vous, mes quatre enfants que j’ai mis au monde avec difficulté mais que je suis heureuse de savoir en bonne santé.
Je veux que vous sachiez ce que furent mes derniers mois quand vous serez en mesure de me lire.
Ma vie de jeune fille ne fut pas toujours gaie, loin de là.
J’aimais l’école, j’avais de bonnes notes, j’étais appréciée de mes maîtres mais pas par votre grand-père qui voulait… comment dire ?... que je sois celle que je suis devenue aujourd’hui : une femme à la maison, s’occupant de ses sœurs, des tâches ménagères, et rien d’autre.
Je veux vous dire de ne pas vous laisser faire ni abattre par les personnes qui veulent vous influencer, quelles qu’elles soient. Faites ce que vous avez envie de faire, ce que vous aimez. Soyez vous-mêmes.
Je vais bientôt vous quitter pour gagner ma liberté.
Mon souhait le plus cher est que vous, vous réussissiez votre vie.
Votre maman qui vous aime

Kelly Gallan


2 novembre 1934

Aujourd’hui, on m’annonce que je dois partir, à cause de ma tentative de mettre fin à ma vie, je dois abandonner mon bébé, cela me rappelle ce jour... ce jour où j’ai appris la mort de l’être que j’ai le plus aimé. J’avais l’espoir qu’il soit celui qui me libère de ma triste vie sans intérêt. Il ne l’a pas fait et ne pourra jamais le faire. Lorsque j’ai appris sa mort, je n’ai pu que m’asseoir. Je me sens vide, sans aucune possibilité d’exister ou de fuir cette vie qui ne me convient pas, cette vie dont je suis prisonnière. Le chemin entre Hauteville et la ferme, je l’ai parcouru telle une âme errante sans aucun but. Je n’ai plus joie de rien. Avant de rentrer, j’ai décidé de retourner sur les lieux de notre rencontre, je me suis assise contre le tronc de ce bouleau si majestueux, celui auquel je m’étais identifiée à tort.
Lorsque je suis rentrée, Rolande a vu immédiatement que tout était terminé, je ne pense pas qu’elle ait pensé à la mort mais elle savait et a décidé de se taire. Je sais bien que ma place était à la ferme mais je ne parvenais plus à rien faire. Ce garçon, je l’aimais et je l’ai perdu, cela devient répétitif, j’aimais l’école et je n’y vais plus, j’aimais ce garçon et je l’ai perdu. Père qui, à son habitude, était rabaissant, n’avait plus rien à dire, même lui a vu ma profonde souffrance. Le soir durant le repas, ma haine et ma tristesse accentuaient le malaise déjà présent habituellement. Le chien agissait différemment avec moi comme s’il sentait mon mal-être. Depuis cet horrible jour, je fais ce que je dois faire comme une machine, sans jamais penser à autre chose que cet amour perdu, cette joie que je n’éprouverai plus. J’ai tenté de mettre fin à mon inutile existence, en vain et je dois désormais laisser mon bébé. Je regrette tant de ne pas avoir profité davantage de cet amour, de ne pas lui avoir proposé de nous enfuir. Je ne suis qu’une vaurienne, un monstre, je suis la cause de sa mort. Lui que j’aimais, je l’ai… tué. Lui qui était resté, pour moi, malgré le froid, est mort, à cause de moi.

Eve Gosselin


4 novembre 1934

Ici, la nourriture est infecte. La viande servie le vendredi, arrive froide, molle et sans couleur. Les légumes fades et aux goûts uniformes, m'étouffent. C'est dur, ici.
Mais je n'ai pas à me plaindre. Certains ne sont nourris qu'avec de la confiture et du pain dur.
Les quelques rayons du soleil qui entrent par les fenêtres de l'hôpital, restent éphémères. Ils s'installent quelques instants et repartent, pleurant.

Chaque matin, la même odeur : celle des médecins, mêlée à celle des malades.
Le propre et le sale.
La raison et le dérèglement.
L'altruisme et le handicap.
La vie et la mort.

Allongée sur mon lit, je regarde le mur blanc et je pense. Toute la journée.
À ma vie. À cette partie de moi que j'ai laissée dans les champs, celle qui vient dans la nuit pour me poignarder et empêcher tout sommeil.

Je m'en veux. Beaucoup. J'ai été égoïste, et ils sont seuls maintenant, sans une maman pour les guider et sans amour pour les rassurer.

Journal, mes doigts me font mal et l'infirmière m'appelle.
Je reviendrai sûrement mercredi.

Joris Plisson


Dimanche 6 novembre 1934

Il y a quatre jours, à cause de ma tentative de suicide, on m'a placée dans cet hôpital pour malades mentaux. J'ai fait demander par mon mari que l'on m'apporte de quoi écrire. Si je suis considérée comme folle, autant que je puisse exprimer ma folie par l'écriture que l'on m'interdit depuis toujours.
Il faudra que je choisisse quand et quoi écrire lorsqu'ils voudront bien me donner une plume et du papier. Il faudra que je sois judicieuse et peut-être que j'écrive assez petit.

Mardi 15 novembre

Voilà plus d'une semaine que l'on m'a fait entrer dans cet endroit morbide. Que se passe-t-il ? Ce que je ressens est de pire en pire. Ce sentiment qui, pourtant, me suit depuis si longtemps. Oui, ce sentiment. Comment se fait-il appeler déjà ?... Pourtant, je le déteste, mais il faut croire, que lui, il s'accroche à moi.
La folie, quant à elle, je sais qu'elle est là, je sais qui elle est. Petit à petit, ma personne se retire et mon identité est en train de s'effacer.
Il y a trois jours, lorsque le médecin est venu m'apporter le bout de papier sur lequel j'écris en ce moment même, il m'a dit que sa prochaine visite serait également la dernière. Cette dernière fois pourrait ressembler à une dernière chance pour moi, de m'évader psychologiquement, mentalement. En me laissant aller, en laissant faire mon inspiration. Peu importe les mots qui me viendront, ils seront inscrits sur ce bout de papier et grâce à lui, ces mots, mes propres mots, seront éternels.

Jeudi 17 novembre

Mon seul et unique morceau de papier, je le possède enfin. Il me sert à écrire que ma folie et ma solitude ne font plus partie de moi, qu'elles m'ont abandonnée à tout jamais.
Je suis enfin libre ! Libre de penser, libre de m'exprimer.
Tout ça, à corps et âme.

Raphaël Mascarelle

 

Mi-novembre 1934

Chère Anne,
Ce n’est pas la première fois que je te fais partager ce que je pense et ce que je ressens. Tu es, en quelque sorte, une partie de moi-même. Comme tu l’as sûrement appris, j’ai essayé de mettre fin à mes sombres jours. Pour moi et pour tous ceux qui mettent cette machination en œuvre, c’est une libération. Mais un rouage rouillé a enrayé la machine. Lequel ? Le manque de courage ou un espoir caché au plus profond de moi. Mon fils, mon dernier né, je ne cesse de penser à lui ! Depuis ce triste jour où je me suis séparée de sa présence, une partie, si ce n’est moi toute entière, s’est perdue dans un néant de solitude extrême, où mon âme  vogue en perdition depuis si longtemps déjà. Mais Anne, tu sais, toi, que mon mal-être est plus profond que cela. Tu as partagé ma vie et tu la connais. Cette vie où chaque période a été difficile, cette vie qui ne me laisse aucun plaisir, et ne m’accorde qu’un goût bien amer de l'existence. Et maintenant cet hôpital qui n’est qu’une transition de plus à mon malheur. Au fond une question subsiste depuis toujours en moi : ma vie vaut-elle la peine d’être vécue ?  Je n’ai jamais eu la chance d’être comme je le voulais. Depuis que je suis enfant, ma parole, ma façon de me comporter m’ont été dictées par un père trop autoritaire. J’aurais aimé continuer l’école ! Mais je n’ai pas eu ce droit‑là, non plus. Tout me manque, du tableau à la craie. Toi, tu as connu tout cela, tous ces petits plaisirs qui pour d’autres peuvent paraître anodins mais qui me manquent cruellement. Ces plaisirs qui font vivre les gens comme s’ils ignoraient qu’un jour il faudra mourir…

Dorian Valis


Ce 2 novembre 1935

Bonjour mes amours,
Hier, j'ai vu le Docteur Bérieuck et il a voulu me parler : « C'est urgent » disait-il. Alors j'y suis allée mais sans aucune motivation ! Il m'a dit qu'après toutes les séances avec lui, il s'était rendu compte que je n'étais pas aussi folle qu'il le pensait. Il a juste dit que c'était une grosse dépression mais que chaque jour qui passait, je m'améliorais. Aujourd'hui, cela fait un an que je suis dans cet hôpital pour malades mentaux et j'ai vraiment hâte de sortir de cette prison ! Je dis le mot « sortir » car le Docteur m'a dit que je pourrai partir dans peu de temps, s’il voit encore des progrès de ma part !
Mes chéris, j'espère que vous allez bien et que vous n'êtes pas trop tristes de ne pas me voir. Ne vous inquiétez pas, je serai bientôt à vos côtés ! Pendant mon absence, j'espère que vous êtes allés à l'école et que vous avez appris à écrire de beaux poèmes ! Vous me manquez tellement, je n'ai pas pu vous voir grandir, comme je suis triste, surtout pour mon petit Charles : je n'aurais même pas vu ses premiers pas ! Ce n'est pas grave, je rattraperai le temps perdu à mon retour !
Je suis désolée pour ce que j'ai pu faire, je n'avais pas pensé aux conséquences de mes actes et maintenant vous êtes obligés, par ma faute, de vivre sans votre mère qui vous aime de tout son cœur ! A bientôt mes chéris, je vous aime !

Soukaina Oujeddou

 

En ce mois de décembre 1935

Les médecins m’ont laissé un journal
ils ont dû en avoir marre d'entendre mes râles
un stylo et quelques pages blanches
c'est la seule chose qu'ils me donnent
mais contre les murs, se sont cassées mes phalanges
et tout au fond de moi, ça tonne
Je ne sais pas combien de jours se sont passés dans cet asile
je n'ose plus écrire à mes amies ni à ma famille
Chaque jour passé ici, me fait tomber en lambeaux
l'hiver approche, il ne nous accorde même pas un manteau

On a refermé la lourde porte
derrière moi
au-delà de ces murs froids
si vous parcourez tous les étages
vous pourrez trouver plusieurs centaines d'épaves
des molécules qui s'animent sans volonté
qui cherchent du sens
dans un lieu sans sens
des murs décrépis et de la mauvaise nourriture
des médicament prescrits crasse et la pourriture
ma pire erreur
cet endroit nous fait pourrir de l'intérieur

Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter
Ils ont de moins en moins de nourriture à nous jeter

C'est bien à cause de ma famille
voilà
la dernière
chose qu'ils ont tro des vers me sortent du ventre
…mange
je ne pas
c'est
comme ça qu'ils vont m'achever
que je finirai ici à croupir
cafard
parlez de
moi

j'espère que je hanterai leur souvenir
et pendant qu'ils seront bien nourris
je veux qu'ils pensent à

mère

leur mère en train de mourir
que
dans leurs nuits les plus tendres
ils aient l'image de leur
qui se
fait pendre

Enzo Dalle

 

Ce jour de 1937, de votre mère
Note : les mots et phrases entre parenthèses signifient les hésitations dans l'écriture, comme l'auraient été des expressions barrées, raturées dans une lettre manuscrite, ou des tâtonnements à l'oral.


À mes enfants,
Je ne sais par où commencer... Mes pensées sont floues, les mots brumeux...
(je ne veux pas être là) (ne vous inquiétez pas)
La plupart des gens ici sont des incompris de la société, ils ont besoin d'aide et de soutien, (parqués) enfermés dans des cellules d'isolement.
(Humiliée) Dépossédée de toute dignité, je me bats contre la distance qui nous sépare. Le regret de mon acte égoïste m'envahit. (Je crains d'avoir failli à mon devoir de mère)
Les infirmiers me considèrent comme (folle) quelqu'un de stupide. Ils ne me pensent pas capable de les comprendre. Recroquevillée dans mon lit, j'entends leurs moqueries (hanter) résonner dans les couloirs interminables de (cette prison) cet hôpital qui me retient prisonnière.
Ma place n'est pas ici (je ne supporte plus de rester dans cette cage aux fauves détraqués !)
Ma place est auprès de vous. Je vous retrouverai mes petits anges. Je vous promets de vous retrouver un jour (en tout cas, je fais tout mon possible). Mon absence n'est que temporaire. L'espoir m'anime et me maintient en vie.
Je souffre de notre éloignement. J'ai peur... J'ai peur de revenir à la maison...
J'ai peur de n'être pour vous qu'un lointain souvenir. (Le fantôme revenu d'une mère absente).
Surtout pour toi, mon petit Charles. Lorsque nous nous sommes quittés, ta vie débutait à peine. Aujourd'hui, tu dois être un petit garçon qui découvre les merveilles de la vie, les plaisirs de l'école, la magie des mots...
La vie est de votre côté (alors) allez de l'avant !! Mes petits anges, la volonté et la motivation sont les clefs de l'ambition. Exprimez‑vous, soyez libres.
Je serai toujours auprès de vous.
Maman

Elena Hiebler Galindo

 

Un jour de 1938

Mon enfant, mon trésor… Je ne sais pas par quoi commencer tant j'ai peur, peur de l'écho que cette lettre aura sur toi. Tu n'es qu'un petit garçon et je suis déchirée de t'avoir abandonné. Tu dois savoir une chose… Ta mère n'est ni celle que tu as pu t'imaginer, ni celle que vous méritez toi, tes frères et tes sœurs. J'ai beaucoup de mal à trouver les mots, j'aurais voulu vous apporter tout ce dont vous avez besoin, cet amour bienveillant... Malgré tout, j'espère que vous ne m'en voudrez pas, que vous poursuivrez votre chemin. Vous allez vous en sortir, tous ensemble, soyez soudés, aidez-vous mes petits et c'est ainsi que vous avancerez. Vous m'avez été arrachés, j'ai dû partir, du jour au lendemain, ils m'ont tuée… Ils m'ont tout enlevé… Mes dernières forces, je les emploierai à écrire, à vous écrire et à me battre à vos côtés. Pour l'instant, je suis là dans mon lit d'hôpital, dans cette chambre austère et j'ai l'impression d'y être condamnée. Cela ne durera pas, je l'espère, car au fil des heures, mon état s'aggrave. Il faut que je m'en sorte, pour vous, pour toi ! Je ne suis qu'un objet pour eux, un numéro. Mais je ne t'écris pas pour me plaindre, Charles. Je vous aime, je veux que vous viviez comme je n'ai pas su vivre.

Ta maman qui pense à toi

Emilie Porlan

 

Ce 7 juillet 1939

Mon petit Charles,
Aujourd'hui, il n'y a que toi. Plus que toi.
Je voudrais que tu saches que tu n'y es pour rien. Ce n'est pas de ta faute. C'est la mienne. Si j'avais eu le courage de mener ma vie comme je l'aurais dû, je serais là auprès de toi aujourd'hui.
Je ne sais pas où tu es. Avec qui tu es.
Je ne sais même pas si je te verrai un jour, si tu entendras prononcer mon nom, si même tu liras cette lettre.
J'ai essayé de mourir, c'est vrai. Plutôt que de me laisser faire ou de m'aider, ils ont préféré m'enfermer entre quatre murs blancs. Ils ne me laissent pas voir la lumière du jour, de peur que je parte. Ils préfèrent me laisser mourir de faim, plutôt que me laisser mourir avec ma dignité.

Mais ce n'est pas pour cela que je t'écris. Je t'écris parce que je veux que tu vives. Je veux que tu ne te laisses pas les autres t'imposer leurs choix. Je veux que tu te souviennes. Que tu saches ce qui arrive aux gens pour qui le bonheur est trop difficile à atteindre. Ils finissent comme moi. Entre quatre murs blancs.
Tu deviendras quelqu'un. Tu deviendras toi. Peut-être un haut gradé dans l'armée ou un homme politique, peut-être un artiste. Peu m'importe. Sois toi.

Si tu lis cette lettre, essaie de retrouver ton père, il aura peut-être gardé les cahiers sur lesquels j'ai écrit, tout au long de ces années. J'aimerais que tu les lises. Le simple fait de penser que tu honoreras ce dernier vœu me rassure.
J'existerai enfin vraiment pour quelqu'un.

Maman

Juliette Ainée

 

31 Octobre 1941

Voilà 8 ans à présent, 8 années que je suis dans ce lieu, ce lieu où tout le monde me prend pour une folle, 8 ans que les pages restent blanches. Je place enfin des mots sur cette sombre période de ma vie, où je n'ai pensé qu'à moi, cet instant qui a rendu ma vie pire que ce qu'elle n'était déjà.
Je laisse derrière moi mes enfants, seuls, sans mon aide. Je regrette tellement d'avoir fait ça. Je ne peux plus rien perdre, dans cet hôpital, je compte désormais mes jours, les rations de nourriture sont de plus en plus réduites, il ne me reste plus qu'à puiser dans mes réserves. Dehors, la guerre se fait entendre, mais à l’intérieur aussi c'est la guerre, les malades qui se battent pour un morceau de pain, les cadavres dans les chambres morts affamés. Voilà ce qui m'attend, mourir de faim dans quelques jours.
Je repense à ce 31 octobre 1934, à ce dernier jour de ma vie perdue, juste un feu de cheminée, la lueur des flammes reflétée dans mes yeux, une ambiance sombre, oppressante, un seul sentiment se fait ressentir dans la pièce, un sentiment de mort. Déjà.

Lucie Beno


1941, un jour

J'essaie tant bien que mal de m'en souvenir à chaque seconde. Je tente de me laisser aller à l'écriture. Ça ne vient pas. Dieu que je me sens mal. Je voudrais exploser maintenant et me débarrasser de ce trop plein d'émotions, de souvenirs. Il m'arrive parfois de penser que si je n'avais pas été forcée d'arrêter l'école, écrire serait pour moi un jeu d'enfant.
Que la seule contrainte présente est celle de la culture, du vocabulaire.
Mais s’il n'y avait pas que ça ?… Si c'était plus, si je manquais de cette petite chose en plus que beaucoup ont, qui permet de créer? Ne suis-je pas déjà en train de créer ? Pourquoi me sentir ainsi,
si peu.
NON.
Ce n'est pas « si peu ». Je suis perdue, je rêve de hurler, de m'enfuir de ma tête, ne serait-ce que pour quelques heures, quelques instants, tout est lié, mes douleurs, mes envies, mes colères et mes frustrations.
Peut-être que la situation est bien plus simple qu'il n'y paraît. Peut-être que la difficulté est la seule chose que je sache créer…
Un jour, je me suis dit que pour guérir, il fallait cesser de s'accrocher aux éléments extérieurs, et me concentrer sur moi, localiser la source. Je dois trouver la source.
Si je ne peux pas changer le monde, je dois changer les lunettes à travers lesquelles je le vois.
Mais c'est comme pour tout le reste, je ne fais rien, je n'agis pas.
Je garde ces mots et ces instincts vitaux pour ma propre satisfaction, à l'intérieur.
Cet intérieur… Dieu sait que je voudrais le laver, le ranger. Que j'aimerais tout prendre en mains, littéralement, toucher, brûler, ou noyer ces peurs… mais elles doivent savoir nager, tandis que moi je coule.
J'ai l'impression de perdre la tête. Tout ce que j'écris est lamentablement contaminé par une sombre mélasse. La même qu'à l'intérieur, oui c'est ça ! Il faudrait tout laver. Les enfants, l'amour, inutile. Je n'en peux plus, je n'en peux plus, je n'en peux plus, je suis fatiguée si fatiguée…

Julie Daudé

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

Pour faire plus ample connaissance avec l'auteur, cliquez sur ce lien

jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal