Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

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Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

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L'enfance, l'école

21 octobre 1915

Cher journal,
Je me décide enfin à t'ouvrir.
Je ne suis pas très à l'aise... Je ne sais pas bien manier les mots. C'est la première fois que j'écris. Enfin je veux dire.... pour de vrai. Pas pour mon professeur, mais pour moi. Pour raconter mon histoire à moi.
J'ai besoin de me confier, je crois, enfin... j'en suis sûre. Je vais te parler de moi, de ma vie, de mes émotions, de mes états d'âme et de mes sentiments. Tu seras mon petit trésor caché, j'aurai hâte de terminer ma journée pour venir te remplir de mes secrets le soir.
Parfois, je te confierai mes poèmes avec de belles rimes embrasées.
De temps en temps, ce seront quelques histoires fictives que je te raconterai. Tu ne seras pas seulement mon journal intime, tu seras mon carnet de notes, mon carnet de route.


Quand je t'ai découvert, je ne t'ai pas trouvé seul, tu étais avec une bible. Moi qui n'ai pas de livres, j'étais heureuse d'en trouver un. Un très très long, en plus. J'étais encore plus heureuse lorsque j'ai commencé à la lire. Ce fut fantastique! Qu'est‑ce que j'aime lire !

Je sens que je vais aimer écrire autant que j'aime lire.
À demain donc.

Camille Polly


3 janvier 1916

Aujourd'hui, je ressens le besoin d'écrire, de me vider de mes pensées, d'oublier, d'oublier le temps, le temps d'une confidence. Je suis amoureuse. C'est fou cette idée d’être amoureuse au point de vénérer ce que l'on aime...
L'école est mon amant. Comme une fille aime un garçon, moi c'est l’école que j'aime. L'odeur de ses craies sèches, son tableau noir qui n'attend que d’être recouvert par la poussière d'une dictée, ses livres aux papiers secs et rugueux , cette mer d'encre noire que j'aime voir sécher sur mon cahier, ses cartes aux mille et une couleurs dépliant les portes de la découverte, ma blouse noire réchauffant mon corps, que j'aime tant porter. Cette école est pour moi un havre où j'aime me réfugier.

Paloma Sobrino


Le 12 février 1916

Aujourd'hui encore, une journée banale, occupée par les tâches quotidiennes.
Depuis que je n'ai plus l'école je n'ai plus rien.
Je me sens tellement seule.
Père est tellement froid.
Il ne veut pas parler, il s'occupe puis il mange, il boit quelques verres de vin et finit par s'endormir jusqu'au lendemain.
Chaque jour se ressemble.
Mère, elle aussi est seule, elle m'aide quelquefois, elle se distrait, elle fait passer le temps, comme elle peut.
Le silence règne dans la maison quand mes sœurs ne sont pas là. La solitude se fait ressentir quand seul le bruit du vent et le grincement des portes se font entendre. Quand je n'ai rien à faire, je réfléchis.
Je me sens grandir sans avoir eu d'adolescence. Je dois, seule, m'occuper des enfants, du dîner, de la vaisselle, de toutes les tâches ménagères.
Je n'ai plus cette échappatoire qu'était l'école.
Je me souviens de l'odeur des bureaux en bois, les encriers toujours remplis le matin comme cela me manque…
Chaque matin, j'écrivais la date du jour sur le tableau noir, avec cette craie blanche.
Comme je suis triste ! Triste d'être devenue une femme de mon époque.

Nesrine Dilmi

 

24 juin 1916

L’été est installé depuis quelques jours maintenant. Ce magnifique dimanche ensoleillé entraîne mes trois sœurs et moi‑même dans un pique-nique fabuleux. Je suis ravie de passer cette journée loin de la ferme et surtout de mon père, cela ne nous est encore jamais arrivé. Sur le chemin, nous rions, nous chantons et sautillons, nous avons si peu l’occasion de nous parler que nous avons beaucoup de choses à nous dire. Nous nous sommes installées dans un pré qui respire le frais. Dès que je viens ici, tout s’embrase à l’intérieur de mon corps. Je suis assise à écouter mes sœurs d’une oreille sourde car ma pensée est ailleurs, je rêve d’une vie sans contrainte, loin de la ferme. Puis, je reviens à la réalité et laisse enfin paraître mes émotions. Mes sœurs sont surprises, je n’ai jamais autant parlé. Tout en décrivant ce paysage, je laisse passer mon message. Je peux enfin dévoiler mes sentiments au grand jour et cela me procure une sorte de délivrance, je ressens enfin cette sensation de liberté. Je garde tout pour moi habituellement, enfin ce que je crois être le mieux pour moi. J’ai longtemps fermé les yeux sur une triste réalité. Lors du départ, mes sœurs m’enlacent, cela me fait un bien fou. À ce moment précis, je me rends compte que la vie est belle et je me fais la promesse de ne pas quitter ce village tant que mes sœurs ne seront pas mariées.

Flavie Debonneville

 

Dimanche 17 septembre1916

Hier, assise sur mon vélo j'ai confié ma vie au destin. Tout en haut de cette pente, dans la forêt, je ne cessais de pédaler, un premier virage, un deuxième, puis un troisième et mon vélo a pris de la vitesse. La peur me gagnait à chaque virage, la tentation de freiner et de mettre fin à toute mes angoisses était présente mais j'étais décidée, un dernier virage se présenta à moi, il ne fallait pas céder à la facilité ! En face, un rocher qui a scellé mon destin, en l'air mon vélo au-dessus de moi, j'ai compris que la vie je la méritais. Le pneu avant a éclaté, je suis restée crispée au sol, un conducteur qui avait vu toute la scène m'a aidée à me relever.
En rentrant, j'ai expliqué à ma famille que je voulais imiter les coureurs du Tour de France.
Depuis l’événement d'hier, j'admire chaque détail de ma vie. Tous mes sens se sont éveillés, j'apprends à apprécier la brume qui chaque matin caresse mon visage, à écouter le chant des oiseaux qui m'accompagne sur le chemin, à sentir l'odeur de la tarte aux pommes qui sort du four, à admirer la forêt fleurie par le printemps. Une journée où tout ce qui semble secondaire est pour moi une redécouverte.
Mon regard se balade sur les visages et, seuls, les bons souvenirs me reviennent. Chacun d'eux a su me toucher et d'une manière différente. La vie est pour moi une chance que m'a offerte le destin, alors je mettrai toute mon énergie à apprécier et à vivre tous ce qu'y m'attend.
La vie, je l'ai acceptée aujourd'hui.

Warda Bakthi

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

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jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal