Lycée Philippe Lamour
Écrire l'intime au féminin
Un mot
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis.
Jacques-Olivier Durand
Jacques-Olivier Durand
Auteur
Bilan très positif sur tous les plans : la relation avec Jacques-Olivier Durand a été très facile et immédiate. Les élèves lui ont fait d’emblée confiance, il a su les entourer et les rassurer par des conseils avisés, bienveillants mais jamais directifs, les élèves se sont sentis libres de créer et se sont livrés avec une grande sincérité. Les relations au sein de la classe se sont soudées autour de ce projet, qui a fédéré le groupe et l’équipe pédagogique.
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Les radios RAJE et Sommières en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) ont retrouvé les élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes et l’auteur Jacques Olivier Durand qui les a accompagnés toute l’année.

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Inédit

Michel lit Jacques Olivier Durand : « Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l’autre »

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée Philippe Lamour
la ville
1 rue de l'Occitanie 30000 Nîmes
la classe
Première Littéraire 1 (16 ans)
les intervenants
L'auteur : Jacques-Olivier Durand | Isabelle Lacroix (enseignante Lettres et Théâtre)
le thème
Ecrire l'intime au féminin

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Une vie à soi

Les Auteurs : Juliette Ainée, Mouyna Ali, Warda Bakhti, Lucie Beno, Enzo Dalle Luche, Julie Daudé, Loli Debackere, Flavie Debonneville, Lisa Delattre, Oumayma Dennouni, Nesrine Dilmi, Kelly Gallan, Samantha Garcia, Corentin Germain, Eve Gosselin, Elena Hiebler Galindo, Laurie Jean Elie, Mareva Kerisit Florincello, Maessa Kilouli, Marion Kullmann,, Raphaël Mascarelle, Fanny Morer, Soukaina Oujeddou, Joris Plisson, Camille Polly, Emilie Porlan, Marjory Rigal, Paloma Sobrino, Dorian Valis, Fabio Venezia

Acte I : Lambeaux intimes. D’après Lambeaux de Charles Juliet. Journal intime et correspondance

Prologue

Tes yeux. Immenses. Ton regard doux et patient où brûle ce feu qui te consume. Où sans relâche la nuit meurtrit la lumière.
Ta solitude. Tes mots noués dans ta gorge.
Nul pour t’écouter, te comprendre, t’accompagner.
Une seule issue : partir, partir, laisser tomber les chaînes.
Mais ce qui ronge, comment s’en défaire ?
Au fond de toi, cette plainte, ce cri rauque qui est allé en s’amplifiant mais que tu réprimais, refusais, niais et qui, au fil des jours, au fil des ans, a fini  par t’étouffer.
Tu sombrais. Te laissais vaincre.
Ces instants, je voudrais les revivre avec toi. Te ressusciter. Te recréer. Te rendre les mots.
Ce récit aura pour titre Lambeaux.
Avec lui, je veux donner la parole à la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots,
celles et ceux qui ne se sont jamais remis de leur enfance,
celles et ceux qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés,
celles et ceux qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés,
celles et ceux qui étouffent de ces mots rentrés qui pourrissent dans leur gorge,
celles et ceux qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse…
Alors,  avec mes mots, avec tes mots, dire qu’écrire est une énigme qui nous rapproche des autres.

Charles

L'enfance, l'école

21 octobre 1915

Cher journal,
Je me décide enfin à t'ouvrir.
Je ne suis pas très à l'aise... Je ne sais pas bien manier les mots. C'est la première fois que j'écris. Enfin je veux dire.... pour de vrai. Pas pour mon professeur, mais pour moi. Pour raconter mon histoire à moi.
J'ai besoin de me confier, je crois, enfin... j'en suis sûre. Je vais te parler de moi, de ma vie, de mes émotions, de mes états d'âme et de mes sentiments. Tu seras mon petit trésor caché, j'aurai hâte de terminer ma journée pour venir te remplir de mes secrets le soir.
Parfois, je te confierai mes poèmes avec de belles rimes embrasées.
De temps en temps, ce seront quelques histoires fictives que je te raconterai. Tu ne seras pas seulement mon journal intime, tu seras mon carnet de notes, mon carnet de route.

L'amoureux

Dimanche 26 juin 1919

C'est le début de l'été, le soleil brille mais l'air reste frais.
Je suis allée me promener avant de m'arrêter devant la forêt.
Le paysage était agréable mais le côté sauvage m'a fait peur, tellement peur que lorsque j'ai senti une présence, j'ai sursauté comme une idiote et je me suis levée dans la précipitation.
C'était un jeune homme.
J'ai pensé qu'il allait continuer sa route et je me suis rassise.
Mais il s'est retourné et j'ai croisé son regard, embarrassée.
Je ne parvenais pas à détacher mes yeux des siens, jusqu'à ce qu'il me demande son chemin et vienne s’asseoir près de moi.
Gênée, je ne sais que dire.
Je pense encore à ses mains, si fines, si blanches. Ce ne sont pas des mains de paysan, elles sont belles et fragiles, sa peau est si claire, son corps n'est ni robuste ni agressif, presque fluet.

Un triste jour

Aujourd'hui, je ne ressens et ne suis rien...
Je consens à présent à ce vide qui par son entêtement à s'attacher, se complaît à m'habiter. À ne plus rien représenter... Mais je ne peux que me révolter de dégoût, me révolter de pleurs, ce cœur se dévore, et je brûle dans un odieux sacrifice qui est devenu mien.
Je ne vois que mon tombeau par cette nuit hagarde, et reluisant de sa beauté lugubre et modeste, dont pourtant je ne perçois que la vantardise et la laideur aigrie.
Je ne peux que perdre mon être, je ne peux que rester dans le sillon de ce vide, ce guide, où m'entraîne la fatalité... Ce destin sans nom, sans visage, dont jamais je ne pourrai distinguer des traits familiers et bienveillants, et dont les joies rassurantes d'une vie apaisante, ne me seront jamais permises.
Amour, amour, amour, tu n'es maintenant que poussière, que néant, qu'un affable souvenir dont je ne pourrai plus que percevoir la douleur, le mal que tu me fais. Souffrance, je n'arrive pas à t'offrir ma haine, je n'arrive plus rien à t'offrir...
Que puis-je faire, si ce n'est accomplir l'assouvissement de la grande défiguration de mon être. Du grand chaos, créé de mille naissances incertaines, dont la logique au grand jamais ne ressent le besoin de se montrer. Gloire inexistante, il n'y a qu'espoirs sans illusions dans ces pensées aujourd'hui éteintes qui sont miennes, où gisent les braises en l'attente d'un feu ardent, figure héroïque faussement véridique, je ne puise plus mes mots que dans la réalité du sombre, de la connaissance de ma condition, et de cette crasse à la solitude perpétuellement renouvelée, dont jamais, ô grand jamais, je le sais, ne cessera.
Beautés perdues, vous n'étiez plus que l'espoir d'une rédemption faisant des avances au bonheur.
Tu es l'intensité de la chaleur à ses heures de grandes inspirations dont la chandelle se déforme en différentes matières, devenant fleurs et montagnes, dont la beauté a flétri.
Aperçois au loin, les douleurs des tréfonds de mon âme, toi dont j'ignore l'identité, dont j'ignore la sincérité de l'âme. Contemple, en ces tréfonds qui n'appartiennent qu'à moi, la transformation qui m'est imposée, qui ne sera faite de chair et d'esprit, que de connaissances universelles, seuls savoirs dont je dispose.
Vois le dégoût que représentent maintenant les surfaces décrépies et haineuses de désespoir, mon apparence d’humain éhonté.

Fabio Venezia

Journal et lettres de l'hôpital psychiatrique


31 octobre 1934

À l’attention de mon fils, Charles.
J’ai essayé de t’écrire de nombreuses fois, mais je ne sais pas si tu as reçu mes lettres ou du moins mes mots.
Je regrette de t’avoir abandonné, ce jour si tragique. Je vais te dire la vérité pour que tu saches pourquoi ta maman n’a pu être auprès de toi.
Ce 30 octobre 1934, je venais de perdre ce journal. Celui dans lequel j’écrivais ma vie. Dans la colère qui m’a animée, j’ai brûlé ma bible, mes cahiers et bien d’autres livres. Puis je me suis calmée, je me suis assise entre le mur et la table, j’ai fait rapidement ce que j’avais à faire, puis je suis montée dans ma chambre. La tristesse m’a envahie. Je ne savais pas où j’étais, qui j’étais ni ce que je faisais encore dans ce monde de fous.
Je suis descendue pour aller regarder l’heure. Il restait 20 minutes avant que les enfants ne rentrent, suffisamment pour partir vers un lieu meilleur, pour quitter ma futile existence.
Le soir, vers 22 heures, je me suis réveillée dans ma chambre, mon mari assis sur une chaise ronflait, calmement. Silencieusement, j’ai  récupéré mon journal dans le feu et suis remontée me coucher…
Le lendemain, deux hommes sont arrivés à la maison. Vêtus de noir, sans expression, comme des zombies. Ils sont venus voir mon mari. Lui ont  présenté un papier qu’il a signé en me regardant avec condescendance et dégoût. Les hommes se sont approchés de moi, m’ont attrapée, m’ont plaquée au sol et  m’ont ligotée en me cachant les yeux. 

Épilogue

Aujourd’hui, j’ai appris l’existence d’une autre mère.
Ma mère biologique est décédée et pourtant je viens à peine d’apprendre son existence. Contrairement à ce qu'on aurait pu croire je n’ai ressenti aucune tristesse, je ne me suis pas non plus senti bouleversé par cette annonce.
Pourtant, un sentiment bizarre m’envahit. Je me rends compte qu’un vide dans mon histoire vient de s'ouvrir. Un vide qui sera difficile à combler. Même si je ne connais pas cette mère, c’est grâce à elle que mon histoire a commencé.
Monte en moi le secret besoin de découvrir, de rencontrer, de connaître cette seconde mère qui fut la première.
Simplement pour comprendre.
Comprendre pourquoi.
Charles


Corentin Germain

Acte II : Jardins secrets, de soi à l'autre, de l'intime à l'immense

Lieux intimes

 In utero

Ma vie commence avec une ombre, celle ne pas avoir été désirée. Née par accident !
Ma mère, âgée de seulement quinze ou seize ans, doit porter un enfant alors qu'elle n'est encore qu'une adolescente.
Comment s'occuper d'un enfant quand on n'a pas fini de grandir ? Elle a dû arrêter sa 3ème, pour travailler, trouver un foyer car sa famille ne pouvait l'aider !

Je suis bien au chaud dans ce ventre, je n'ai pas envie de sortir. J'imagine ce que pourrait être ma vie dehors.
Je me demande aussi quel homme peut être mon père ? Un père gentil, aimant, heureux d'avoir une famille et fier de sa fille ?
Ou bien, un homme infidèle, suicidaire, violent, un père capable d'abandonner sa famille et qui serait absent, jamais là pour sa fille, pour les chagrins, les joies, les fous rires, les anniversaires…?
Que sera ma vie ?

Lieux partagés


La salle

Comme tous les samedis, les mêmes passants la croisent sans la remarquer. Elle prend toujours le même bus, toujours le même jour, toujours la même ligne, pour s'arrêter toujours à la même station.
À quelques rues de là, une salle de concert, un sous-sol de bar. Le seul endroit où elle se sent bien. Il y fait une chaleur terrible mais ni étouffante, ni oppressante, une chaleur conviviale, une chaleur où, une fois la nuit tombée, les corps, à moitié nus, n'hésiteront pas à danser, à glisser les uns contre les autres, à se frotter à des inconnus qu'ils ne reverront jamais.
La salle est petite, la scène proche des spectateurs, rajoute à la proximité entre tous ces gens.
Il ne lui faut aucun effort pour sentir l'odeur de l'alcool, entendre le souffle court de musiciens, et celui de spectateurs qui s'appuient contre le mur un instant, pour capter un peu de fraîcheur et reposer leur corps épuisé.
Elle arrive toujours plus tôt, elle aime la manière dont la simple présence de ces murs autour d'elle lui donne immédiatement le sourire. Encore seule, elle aime se poster quelques instants sur la scène où elle aurait sa place. Un jour.

Espaces immenses


Elle est comme la mer

Il y a des endroits où notre âme semble sortir de notre corps.
Ou, peut‑être, prend-elle juste le dessus,
et on se retrouve à admirer ce qui nous entoure.

C'est ce qui lui arrivait.
Quand elle était plus petite, elle allait souvent dans cet endroit.
Elle ne faisait qu'admirer la beauté du naturel et de l'artificiel qui se rencontraient.
Elle fermait les yeux et se projetait dans le futur, en s'imaginant quelques années plus tard, dans le même endroit, dans la même position.

Et en effet, quelques années plus tard, elle s'est retrouvée là.
Elle a ouvert le portillon et a avancé de quelques pas.
Elle regardait devant elle le soleil qui commençait à se coucher
et qui reflétait sur l'eau de la mer son image allongée.

Elle descendait les escaliers lentement,
caressant le petit mur rugueux avec ses doigts.
La musique des vagues qui se nouaient entre elles, l'accompagnait.

Elle a descendu la dernière marche,
et, pieds nus,
s'est avancée sur le sable froid,
elle ressentait les grains qui lui chatouillaient les pieds.
Elle ébaucha un sourire et continua à avancer vers le bord de la mer.
Là, des petites vagues commençaient à la caresser.

Elle a pris une profonde respiration, fermé les yeux et ébauché un autre sourire,
cette fois prolongé.

Pour elle, cet endroit est magique.
Le parfum de la mer, la musique des vagues, le contraste de l'eau qui caresse et du sable qui chatouille.
C'est ce qui la rend vraiment heureuse.

Parce qu'elle est comme la mer,
elle a des vagues qui viennent pour partir, et qui partent pour venir.

Elle est comme l'eau,
elle a des nuances de température.
Tiède, qui embrasse et rassure l'âme.
Froide, qui l'inquiète.

Elle a des nuances de tempérament:
Douce, qui caresse les roches.
Violente, qui fonce sur elles.

Acte III : Sans elle, pas de il. Ses ailes, son île.

Masculin/féminin, regards croisés

Voici Sam et Sam.
Sam a un torse alors que Sam a des seins.
Sam est légère entre les jambes alors que Sam est quelque peu plus encombré.
En cinquième, l'un a eu la voix qui a mué pendant que l'autre a eu ses règles.
Des différences notables mais qu'est ce qui fait que l'un sera plus apte à certaines pratiques que l'autre ? Qu'il n'aura point le droit à la même considération de la part des autres ?
Pourquoi la maîtresse de Sam demande aux garçons de porter les tables et pas à elle ?
Pourquoi quand Sam se montre sensible, il est traité de faible ?
Pourquoi dans la cour de récré, quand Sam joue au foot avec les garçons, personne ne lui fait la passe ?
Pourquoi quand Sam préfère rester calme, il devient aux yeux des autres une fille ?
Sam est femme tandis que Sam est homme, voilà tout !
Depuis la maternité où Sam était en rose et Sam en bleu, une étiquette leur a été attribuée. L'esquisse d'un destin tracé à l'avance, sans qu'ils en aient conscience.

Les filles dans leur école veulent être maîtresse, vétérinaire alors que les garçons veulent être astronaute, pompier ou policier.
On demande à Sam si elle a un amoureux et à Sam une amoureuse.
L'un sera traité de garçon manqué et l'autre de fillette parce qu'ils seront différents. Parce qu'ils ne colleront pas au modèle commun.
Ils sont encore trop jeunes pour comprendre ce qu'il leur arrive. Ils sont victimes de la peur, la peur des autres vis‑à‑vis de la différence.
C'est dans les cours d'école que l'on observe les premières marques de méchanceté d'un homme envers son frère au prétexte qu'« il n'est pas comme les autres. »

Leur identité se forge au fur et à mesure des années. Malgré l'incompréhension de leur entourage, ils luttent timidement contre les déluges de préjugés. La brume se fait moins épaisse, une lueur les guide. Les années collège sont enfin terminées.
Au lycée, les mentalités évoluent, pour la plupart. Devenant des futurs citoyens, de nombreuses questions inondent leur cerveau. Il est question de leur avenir. Mais n'ayant aucune idée précise, comme la plupart des adolescents, ils doivent déjà faire un choix.
Est-il préférable de se détacher du troupeau pour s'épanouir et être soi‑même? Ou se soumettre aux stéréotypes qui dicteront chacun dans ses choix, parfois pour la vie.
À ce moment, ils décideront de leur destin.

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Jacques-Olivier Durand

Auteur
Roman, nouvelle

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jacques olivier durand

Chère Virginia Woolf,
Il y a longtemps que je n'avais pas eu de vos nouvelles, puis voilà que, coup sur coup, vous vous rappelez à mon bon souvenir. D'abord avec l'hasardeuse opportunité de revoir le magnifique film qui vous est en partie consacré The hours.
Et puis, comme une plume tombée de la branche, il y a ce projet autour et à partir, de votre livre Une chambre à soi où vous nous rappelez combien les femmes sont restées longtemps sous la dépendance masculine, et n'ont pu affirmer librement leur génie créateur.
La lecture ou la relecture de quelques autres ouvrages préparatoires, en écho avec votre propos, ont confirmé combien cette insupportable dépendance (matérielle, affective, spirituelle…) que vous dénoncez dans votre pamphlet, a été subie par de nombreuses femmes artistes jusqu'à très récemment encore.
Je pense à Charlotte de David Foenkinos, consacré à la vie de Charlotte Salomon, à Être ici est une splendeur de Marie Darrieussecq qui retrace le douloureux parcours de vie de Paula M. Becker, mais aussi à La femme rompue de Simone de Beauvoir ou à L'amour et les forêts d'Eric Reinhardt…
C'est d'abord sur les traces, non pas d'une femme artiste, mais d'une modeste paysanne du Bugey que leur professeur a entraîné les jeunes élèves du lycée Philippe Lamour de Nîmes : la mère de l'écrivain Charles Juliet, telle qu'il l'évoque dans son magnifique livre, Lambeaux.
À travers le destin tragique de cette femme, Charles Juliet a voulu donner la parole à ces êtres et particulièrement ces femmes « bâillonnées, exilées des mots, qui n'ont jamais pu parler parce qu'elles n'ont jamais été écoutées ».
Les élèves ont imaginé ce que cette femme, meurtrie et silencieuse, oubliée et torturée, pouvait éprouver, ressentir et écrire à elle-même, à ses enfants, à son professeur, à son amoureux, dans les seuls recoins où l'expression de ses émotions, ses tentatives vers l'écriture, lui étaient possibles, son journal intime et sa correspondance.
On a ensuite, ensemble, forcé quelques serrures, franchi les portes de lieux de l'intime, refuges de non-dits, jardins secrets où étaient enfouis des douleurs cachées, des larmes retenues, des dialogues impossibles, des corps blessés, des amours inachevées mais on a aussi entr'ouvert de précieux coffrets, emplis de promesses et d'espoirs insoupçonnés, d'écrits inédits : des chambres évidemment, mais aussi une grotte, une salle de concert, une maison de vacances, les rues d'une ville, le ventre d'une mère, les allées d'un cimetière, un parc public à Heidelberg, une salle de bain, la clairière d'une forêt…
Finalement, peu de lieux à soi qui soient les refuges d' une expression artistique dissimulée, comme si pour ces jeunes l'acte créateur n'avait plus besoin de se cacher pour exister, comme s'ils ne craignaient pas de l'afficher, qu'ils soient filles ou garçons, musiciens ou plasticiennes. Peut-être aussi parce que les expressions artistiques sont, pour eux, plus souvent collectives qu'individuelles. Peut-être encore, parce que les révéler restait trop difficile, même avec l'entremise fraternelle de la fiction ?
Ils se sont enfin confrontés au couple masculin/féminin pour constater que si la situation s'est heureusement améliorée pour les femmes artistes d'aujourd'hui, rien n'est encore gagné pour elles dans de nombreux domaines, que le sexisme n'a pas rendu les armes (profil de carrières, inégalités salariales, dépendance financière, harcèlements et maltraitances…) et qu'on assiste même à de dangereux retours en arrière (droit à l'avortement, burkini…). Pour ne parler que de notre continent.
Bref, le combat que vous avez engagé, chère Virginia, n'est pas encore totalement gagné, un siècle après. Cependant, c'est le plus souvent sur d'autres terreaux qu'ils ont semé leurs écrits, soulignant moins l'opposition que la dualité ou la complémentarité, parfois même la confusion entre elle et lui, fustigeant quelques stéréotypes tenaces, mais surtout en jouant sur les effets de miroirs, sur de possibles convergences au-delà des apparences : « Sans elle, pas de il… Ses ailes, son île ».
Au cours de nos rencontres – c'est bien le mot –, j'ai eu la chance de pouvoir m'appuyer sur la juste complicité d'une professeure de lettres, comme tant d'élèves aimeraient en avoir, ouverte au monde et à tous les arts, stimulant sans cesse l'envie de découvrir, de lire, d'aller au théâtre, du fureter dans les expos… À l'initiative de cette rencontre avec vous, elle en a été l'âme et la cheville ouvrière.
J'ai pu, tout au long de ces heures et de ces lignes partagées, échanger avec des jeunes à l'écoute, attentifs et motivés, dotés d'un bel humour, prêts à se dévoiler, à dire leur réalité, leurs ressentis, à imaginer des intermédiaires fictionnels porteurs de leurs préoccupations et de leurs interrogations. J'ai aussi découvert de très belles et prometteuses écritures.
Le projet « une chambre à soi : à elle, à lui » qui nous rassemble, vous, Madame, eux, leur professeure et moi, est aussi une opportunité pour nous interroger sur la transmission sans laquelle l'art et la culture resteraient souvent feuilles mortes.
La transmission ne peut rester affaire de spécialistes ; elle n'a d'intérêt que si elle se fait dans les deux sens, entre les générations, entre les vivants, entre les morts et ceux qui désirent naître, entre ceux qui croient savoir et ceux qui veulent découvrir. Elle redessine nos rapports, redonne à chacun une place, interchangeable, tantôt donnant, tantôt recevant.
Cette transmission ne peut se vivre que comme un échange où chacun apprend de l'autre. Car même si l'espace public nous rend trop souvent anonymes, n'oublions jamais que nous sommes en tous lieux, intimes ou publics, des « êtres avec les autres », au-delà de nos solitudes, de nos certitudes, de nos inaptitudes. C'est cette évidence que nous ont rappelée ces jeunes au cours de ces rencontres, même fragmentées, jouant le jeu sans sur-jouer, révélant sans s'étaler, proposant sans opposer, écrivant sans se prendre pour des écrivains.
Il est des lieux privilégiés où l'« être ensemble », comme on dit aujourd'hui, où le « nous qui est déjà en nous », s'impose comme une évidence.
Ainsi sont les théâtres où le public « ici, présent » n'est pas un simple rassemblement d'individus mais une confrérie éphémère, une fraternité d'amateurs passionnés (n'est-ce pas un pléonasme ?), une communauté d'individus qu'on appelle spectateurs, venus goûter et partager ensemble le même moment, réunis par une parole, une histoire, des comédiens et sans qui ledit spectacle ne serait pas vivant.
Ainsi en est-il aussi de la classe, ce lieu « commun » où chacun est lui-même mais « avec les autres », où chacun ne peut être lui sans ces autres. Ne soyons ni aveugles ni naïfs, je veux parler ici de la classe quand elle est vécue comme lors de ces rencontres d'écriture où chacun a pu apporter son talent, laisser entrevoir son histoire, suggérer son imaginaire, dans l'échange avec les autres qui sont cette partie constitutive de nous-mêmes, comme d'étranges petites voix intérieures qui résonnent en chacun de nous.
Je ne peux qu'être heureux d'avoir été là, d'avoir pu partager ces instants riches et simples avec ces jeunes filles et ces jeunes hommes et leur professeure, grâce à vous, chère Virginia Woolf.
Nous aurons bientôt le privilège de nous et de vous retrouver, acteurs et public, auteurs et spectateurs, au théâtre justement, pour assister à la mise en voix et en espace de quelques-uns de ces textes.
Car figurez-vous, qu'outre leur « chambre à soi », ces jeunes ont leur « lieu à eux », et ce lieu, c'est le théâtre !…
Comme nous aurions aimé que vous fussiez-là, avec nous !

L'établissement

Lycée Philippe Lamour

1 rue de l'Occitanie

30 000

Nîmes

Chef d'établissement

M. Jean-François Raynal