Lycée Général du Couserans
Un lieu à nous
Un mot
Moi je voulais rajouter qu’ici on est contre toute forme de domination que ce soit par le fric, par la force, par l’usage de la parole, par le savoir. On est contre les comportements sexistes, racistes ou homophobes.
Nicolas Rouillé
Nicolas Rouillé
auteur
De ces personnages, les élèves n'ont gardé que le contour (un peu à la façon de Gracq dont les personnages semblent vus de dos), ils les ont prolongés ou parfois complètement vidés de leur substance pour les nourrir de leur propre monde intérieur.
L'équipe enseignante
L'équipe enseignante
Les sons de l'atelier
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Reportage

Radio Transparence en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) a enregistré les élèves du lycée du Couserans à Saint-Girons et l’auteur Nicolas Rouillé qui leur a permis de s’ouvrir à l’écriture pendant l’année scolaire.

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Inédit

Marc Besseau lit Nicolas Rouillé : « Un espace de liberté où l'écriture permet de saisir l'instant et de plonger dans les souvenirs».

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée général de Couserans
la ville
Esplanade Pierre-Mendès France 09200 Saint-Girons
la classe
1ère Littéraire
les intervenants
L'auteur : Nicolas Rouillé | L'équipe enseignante : Elodie Sentenac (enseignante de lettres), Chantal Servant (enseignante d'anglais)
le thème
Un lieu à nous

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Un lieu à nous

Roman collectif

« Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself. »

 

Tristan n'avait pas remarqué ces cabanes planquées, là, au milieu de cette végétation abondante pouvant cacher mille et un trésors. Le bois était couvert d'une fine couche de peinture. Romain était en train de peindre la façade de l'une d'entre elles. Chaque cabane ressemblait à son occupant comme s'il s'agissait d'un portrait, comme si elles représentaient la personnalité de chacun. Il y en avait pour tous les goûts, de la plus pâle à la plus sombre, jusqu'aux couleurs lumineuses. Une d'entre elles était rose, comme mamie Rose, une femme formidable au grand cœur qui l'avait pris en charge depuis son plus jeune âge, depuis la mort de ses parents à vrai dire. Malheureusement, elle non plus n'était plus de ce monde... C'était des cabanes vraiment très spéciales. De vraies petites maisons... On y accédait par un escalier de secours, rafistolé et rouillé dans la quasi-totalité. La rouille venait prendre le dessus et montrer le temps passé. Il n'était pas rassurant d'y monter, les marches grinçaient plus les unes que les autres et la chute d'une d'entre elles se faisait attendre. Tristan prit son courage à deux mains en hésitant tout de même à chaque fois que son pied devait se poser. Était-il préférable de continuer ou d'en rester là et faire demi-tour ? Mais le palier l'attirait et la vue était déjà si belle qu'une fois en haut, elle ne pourrait qu'être majestueuse. L'horizon offrait une liberté inconnue jusqu'ici, laissant de la place aux rêves et à l'espoir. Qu'il était apaisant de trouver une zone de confort à l'arrivée ! Les cabanes étaient certes de petite taille mais elles étaient enfin là, prêtes à accueillir et offrir tout le réconfort qu'il était possible de souhaiter. Une vie de couple ou bien des soirées entre amis, tout était envisageable dans ces cabanes. Quel bonheur ! Tristan ouvrit la porte et à sa grande surprise, le décor n'était pas celui qu'il avait imaginé.

Sarah Bagate

 

Quelques rayons de soleil passaient par la lucarne, qui pourtant éclairaient tout l’entrepôt : les cabanes les plus haut perchées d'où l'on pouvait surplomber le monde ; la végétation qui pénétrait les murs (les renforçant quelquefois) ; les diverses statues ; les outils ; les gens ; les bruits ; les odeurs ; le monde !
Romain allait construire une cabane – une cabane pour lui – une cabane à sa façon – où l'odeur du bois envahirait l'espace, l'enroberait de tendresse et de chaleur – sans moustique, sans araignée – un abri. Et alors qu'il sciait des planches, la douceur des copeaux venait caresser l'arête de son pouce (dont la peau craquelée et fragile ressentait les écorces). Un parfum délicat flottait dans l'air calme – comme une plume perdue dans un courant d'air qui viendrait chatouiller notre imagination – il suffisait de fermer les yeux. Fermer les yeux pour imaginer le vert tendre accroché aux branches, la mousse fragile qui habitait les troncs, le bleu du ciel à peine visible entre les feuilles dentelées. Quelle belle matinée de printemps était-ce, ensoleillée et pourtant humide. La rosée fraîche du matin déposait des gouttes qui restaient accrochées à ses longs cils. Il était là, allongé dans l'herbe ; tendre duvet qui épousait chaque forme de son corps. Chatouilleuse, elle faisait apparaître sur son visage un sourire. Un sourire merveilleux où se reflétaient la simplicité et la majesté du moment qu'il vivait alors. Il se relevait et s'approchait d'un arbre auquel on avait retiré branches et écorce. Tout autour : des copeaux soyeux formant parfois de longues spirales. Elles s'enroulaient dans la poussière et la terre – courbes sublimes et délicates qui, au moindre coup de vent, dansaient dans l'air frais de ce matin printanier. La hache heurta le tronc une première fois. La main glissa le long du manche pour s'abattre à nouveau. Le bruit sourd se répandit tout autour d'eux. Son père, cet homme qui arrachait la vie à la Terre, était là ; il le regardait, souriant. Était-ce vraiment cela ? Non, il le regardait, grimaçant ; il semblait confus, hagard. Affaibli, Romain s'assit sur une pierre parmi les arbres encore debout. Il paraissait comme un écrou perdu au milieu d'un arsenal.
Il reprit son souffle tant l'effort était épuisant (même pour un homme comme lui). Max Lidot (fils de bûcheron – car les choses étaient ainsi dans cette famille) traversait le bois. Un jeune homme bien solitaire pensa-t-il ; car il y avait en Romain quelque chose d'un aigle : majestueux, fier, élancé, solitaire. Que faisait-il ici, seul dans la forêt ? Il lui semblait qu'il coupait du bois. Pourquoi (si bien sûr cela était le cas) coupait-il du bois ? Romain – comme à son habitude – n'attacha guère d'importance au jeune homme qui se tenait non loin de lui. Il coupait du bois pour sa cabane. Un tas de branches posé à côté de lui, Romain les prenait une par une, délicat, soucieux (il les avait préalablement choisies). « Uniquement celles qui sont déjà au sol, uniquement celles qui sont tombées lors de la tempête. » s'était-il promis. Une promesse qu'il respecterait – il n'était pas insensible aux beautés que lui offrait la nature.
Jusqu'alors seul, il se livrait ici à un nouveau combat. Plus jamais en se réveillant il ne sentirait la douce odeur du sous-bois. Plus jamais il n'entendrait les chants des oiseaux dès les premières lueurs du jour. Plus jamais il ne pourrait se retrouver seul. Plus jamais. Désormais l'odeur écœurante de l'huile viendrait le réveiller ; le bruit tumultueux des voix qui s'élèvent dans l'obscurité d'une matinée paisible ; la collectivité. Mais désormais, la sécurité. Pas une seule nuit ne se passerait à chercher de la lumière, du réconfort. Pas une seule nuit ne serait comme les autres. Désormais il pourrait s'abandonner à ses plaisirs avec quiétude. Là, sur la gauche serait son lit ; plus loin une petite table bleue (il l'avait repeinte lorsque par hasard, au détour d'une ruelle, il avait trouvé un pot de peinture suffisamment rempli pour repeindre une table qu'il avait trouvée dans une brocante). Ici, dans ce petit coin, cet angle de mur insignifiant, se dresserait sa collection – dessins, peintures, insectes, plumes, pierres, tissus, feuilles, plantes... Un reste de nature, de souvenirs (car il en avait tout de même) qu'il emporterait avec lui. Sur le mur de droite, à côté de sa collection, une immense tenture, héritage d'un passant. Il avait toujours eu cette impression dans ses rêves. Un jour, il aurait un lieu à lui. Un lieu qu'il posséderait. Un lieu où personne ne lui interdirait de faire ce dont il avait envie. Peindre, dessiner, sculpter, travailler, écrire, cuisiner, réfléchir, parler, jouer, pleurer, observer, aimer. Rien, ni personne ne pourrait l'atteindre. Un refuge. Voilà ce dont il avait besoin depuis maintenant – combien d'années déjà ? – depuis maintenant vingt-sept ans.
Il serait ici. Chez lui.

Clémence Soula

 

Spears était épris de liberté et s’était retiré du monde.
Au mois de juillet, la forêt touffue et d'un vert tendre était belle et Spears était heureux de vivre dans cette nature, avec sa faune et sa flore, il y aimait les silences entrecoupés de cris de petits animaux sauvages, de chants d'oiseaux, de bruissements de branches et feuillages. Pieds nus, il vagabondait à travers la terre, les souches et racines, les sentiers qui sentaient si bon la bruyère. Qu’elles étaient bonnes ces baies ramassées en sous-bois !  Qu’il était bleu le ciel visible au détour des clairières, flânant en pensant à sa solitude, à la beauté de ses journées ici en forêt du Sud-Ouest, lui qui venait de l'Est, du Jura français. Lorsqu'il était un adolescent discret, le plus jeune d'une fratrie rebelle, comme son papa musicien de jazz et sa maman artiste de rue, il rêvait déjà à tout ça.
À la tombée de la nuit rejoignant sa cabane, camouflée sous des chênes centenaires, aménagée d’un tapis de peau de mouton, d’un matelas douillet à même le sol, d’une table, il s’y sentait si bien, puis il lisait des livres achetés trois fois rien au vide-grenier, organisé une fois l'an, en bas dans la vallée et il s’en réjouissait. Et merveilleusement, au plafond, un ciel de nuit étoilé et bleu nuit, lui rappelait des souvenirs lointains et à la fois présents, enfant courant en bord de rivière, avec déjà des dreadlocks que sa chère maman lui roulait avec plaisir, sa maman si belle et souriante qui lui racontait des tas d'histoires qu'elle seule, conteuse, pouvait lui raconter ; fort heureux au cœur d'une communauté de gens libres, « sa tribu » comme lui disait son papa, un squat magique où il avait grandi, où il avait appris la libre pensée, un mode de vie alternatif, les réseaux collectifs et, curieux, pour l'enfant puis pour l'ado qu'il était ensuite devenu, où il avait appris aussi à se débrouiller. C’est là-bas qu’il avait décidé de mener une vie autonome, loin des bruits et folies de la vie urbaine, de la surconsommation, de l'argent à tout prix, du nonrespect de l'environnement, bref de squatter la terre. Mais être squatteur c'était aussi être en marge et croiser parfois des « barges » violents, frustrés, aux allures néo mais au fond, méchants. Alors pour être sûr de vivre en pleine sérénité, Spears avait choisi la nature et ses forêts, la tranquillité.
À chaque étoile, un souvenir surgissait. À chaque clignement de paupière, un visage du passé lui apparaissait. Aucune tristesse, aucun pincement au cœur ne le chagrinait car il savait qu'il pouvait à tout moment rejoindre sa famille et ses amis. Spears était là pour écrire sa vie et ça le guidait.

Stella Sauer

 

Kat entra dans la Treize et alla s'asseoir avec les autres sur le canapé dans ce qui était le salon. Les copines s'amusaient à imiter des hommes qu'elles avaient rencontrés et Sabrina, qui était celle qui en avait certainement rencontré le plus, était très forte à ce jeu-là. « Vous savez ce que doit faire une femme quand elle voit son mari courir dans le jardin ? Continuer de tirer ! » Où Kat avait-elle en premier entendu cette blague ? Elle avait sûrement ri (maintenant encore elle en riait d'ailleurs), mais pourtant cette plaisanterie ce n'était pas cela. Ce n'était pas ce qu'elle voulait entendre, elle avait toujours voulu, du moins depuis qu'elle avait commencé à être féministe (et ce moment-là en revanche elle s'en souvenait), entendre d'autres mots. Pas des mots de femmes ou d'hommes, comme l'aurait dit Tom Picart quand ils étaient plus jeunes, un plaisantin lui aussi qui n'était pas drôle et qui n'aurait sans doute pas plu à Sabrina (mais qui était l'ami de cette adolescente de dix-sept ans que Kat était alors). Sabrina qui elle avait su très tôt qu'il fallait faire quelque chose. « Féministe tant qu'il faudra », comme on le disait entre copines, comme elle le clamait sans cesse. Tant qu'il le faudra. C'était ce qui faisait de la Treize un lieu que Kat aimait, un lieu qui n'était pas une solution, d'ailleurs à ses dix-sept ans elle n'avait pas trouvé de solution non plus pour Tom, (Sabrina reprit son imitation d'un fermier qu'elle avait rencontré), mais un moyen d'arriver à un moment, dans un endroit, où on ne serait plus homme, plus femme, mais une personne. Les femmes finirent par se lever en groupe et Kat, un peu perdue, les suivit. Elle avait envie d'un thé et en se déplaçant vers la cuisine elle remarqua avec un certain air fier que la Treize était un endroit calme et propre. Sa mère faisait en sorte que la maison le soit, et elle n'avait pas en tête le souvenir de son père qui lavait la gazinière (que les copines allumèrent). Pourtant quand elle était plus jeune ça ne la dérangeait pas. Elle était peutêtre trop jeune pour comprendre et de toute manière, quand on lit un livre dans sa chambre on n'a pas le temps, pas l'envie, on n'a pas l'esprit à penser à dehors. Dehors c'était Tom et Élisa, deux mondes différents, et c'était d'ailleurs peutêtre pour ça qu'elle ne sortait pas de sa chambre, parce que dehors c'était le monde. Elle était un peu peureuse de le voir ce monde, ce qu'il avait à lui offrir (là, une tasse de thé), ce qu'il avait à cacher aussi, peut être ce qu'il avait à faire découvrir et peut être que si elle était restée dans sa chambre, peutêtre aurait-elle fini comme sa mère, à laver la gazinière avant que son homme ne fasse bouillir son thé (qu'elle but avec douceur). Un thé ça vous réchauffe le cœur disait Hélène, et avec un ton moqueur Sabrina répondait que elle, elle avait dû réchauffer plus d'un lit. Sabrina n'était pas tendre et ne cachait pas son animosité envers Hélène, un peu plus poétique, plus détachée. D'ailleurs Kat pensait souvent à cet air supérieur qu'elle avait, elle se donnait un côté saint et céleste comme si elle cherchait à rendre hommage au nom qu'on lui avait donné. Kat ce n'est pas un nom pareil, non Kat c'est un nom qui n'a pas de grâce, le nom d'une substance hallucinogène comme si Kat n'était qu'un mirage. Un mirage qui tentait de devenir réalité et de rentrer dans ce monde et de quitter sa chambre. Pourtant elle était bien sa chambre, elle était calme. Mais maintenant, partie à l'aventure, elle avait compris qu'elle était une femme et que ce n'était pas rien, qu'elle était féministe et que ce n'était pas rien, qu'elle le proclamait et était donc la pire sorte de femme. Car « il est néfaste pour une femme de se laisser aller à la moindre petite plainte ; de plaider une cause, même avec justice ; de parler consciemment en femme, d'aucune façon. » Elle avait lu cela dans un livre écrit par Virginia Woolf, une des écrivaines qu'elle lisait dans sa chambre. « Des idioties ! » aurait dit Tom. Tom. Kat avait beaucoup de regrets quand elle pensait à lui. Il n'était pas un macho, il n'était juste pas très malin et n'avait aucune envie de s'inquiéter de cela. Lui il aimait s'amuser, vivre le moment présent. Kat avait toujours pensé que c'était cette impulsivité qui faisait croire aux autres que Tom était un imbécile. Mais il était sûrement plus heureux que tous les autres, lui ne se souciait pas justement de si Kat était une fille, de si il était un garçon, ils étaient camarades de jeux et bien souvent finissaient par être camarades de galère. Indécis. Idiot. Inconscient. Qu'aurait bien pu dire Sabrina de lui ? En pensant cela Kat eut un petit rire qui lui échappa et la ramena brutalement dans la Treize.
Sabrina commença à discuter des moyens d'action du féminisme avec Hélène. Elles n'étaient pas en accord et ne le seraient sûrement jamais, comme Sabrina ne sera jamais en accord avec Kat. Lorsqu'elle était petite on lui disait déjà qu'elle se noyait dans ses rêves, beaucoup encore lui reprochent de ne pas avoir rejoint la surface. Sabrina était la partie extrême du féminisme, celle dont on retient le nom et les erreurs, celle qui donne une image déformée de la cause. Mais la cause, Kat n'en avait jamais vraiment voulu. Sabrina dit qu'Hélène devrait voir la vérité en face et laisser aux oubliettes ses jolies banderoles. Kat avait toujours voulu le calme, c'est tout. Hélène elle, défendait le parti que montrer ses seins comme elle le disait si bien de sa voix piquante, ne ferait que faire penser aux hommes que les femmes sont en effet inférieures à eux. « Je ne me pose pas de questions sur ce qu'il se passe et je n'y fais pas vraiment attention non plus. Je regarde les fleurs qui poussent, les oiseaux qui volent et le temps qui coule. » C'était lui semblait-il une phrase de sa mère. À moins qu'elle n'ait dit que le temps passait et non coulait. Sa mère c'était le feu allumé en hiver après les roulades dans la neige, c'était l'odeur des iris après la marche au milieu de la campagne. Elle était douce et vive sa mère. C'était un vent chaud d'été. Un vent qui n'avait pas duré, qui était passé sans qu'on s'en aperçoive, sûrement parce que tout le monde était occupé dans sa chambre. Et cela elle le regrettait amèrement. Kat n'avait pas vu passer sa jeunesse et elle avait l'impression que les moments où elle et Tom couraient dans la rue pour rejoindre leur cachette avant que le vieux pingouin comme ils l'appelaient, (Kat tenta de se souvenir du vrai nom de ce vieil homme mais n'y parvint pas), ne leur tombe dessus pour récupérer les pommes qu'ils avaient « empruntées » dans son jardin. Sabrina se mit à crier et Hélène leva les yeux au ciel. Le regard de Kat après qu'elle ait sursauté se reporta sur son thé. Depuis quand l'avait-elle fini ? Arriva alors ce qu'elle redoutait à chacune de leurs rixes, elles demandaient son avis à Kat qui ouvrit la bouche pour la refermer. À quoi bon dire son avis ? Mais comme les filles la pressaient, elle finit simplement par dire que les façons dont Sabrina se battaient n'étaient pas celles qu'elle aimait, et comme Hélène faisait la maligne, Kat échappa à la tempête et se dépêcha de rejoindre leur petit dortoir improvisé. Elle s'assit au milieu de tous les lits et en regardant le plafond elle remarqua une tache. Comment avait-elle atterri là ? Elle n'y avait pourtant rien jeté. Elle entendit le rire fort de Tom résonner dans sa tête et sourit en pensant que lui aurait jeté quelque chose. En s'endormant, elle retourna dans cette chambre dont elle avait fermé la porte à clé, le temps d'une balade à la campagne.

Leïla Pierron

 

Romain poussa les portes de l'entrepôt ; des outils gisaient sur le sol, des cabanes étaient perchées dans les airs, d'autres reposaient à terre ; et une odeur particulière embaumait cet endroit, cette odeur... Fer, bois, poussière. Dans sa cabane, il y avait toujours cette odeur, cette odeur de chantier. Quels bons moments il passait alors ; des journées entières à bricoler, à s'évader… Ce lieu, cet entrepôt, comme c'était bizarre, cette impression de déjà vu, ce bonnet posé là, il avait le même avant. Il le portait quand il avait pris sa décision, quand il avait choisi de partir avec Marie. Il le portait aussi le jour où elle l'avait quitté et était partie. Mais de l'eau avait coulé sous les ponts et s'il se souvenait encore parfaitement de chacun des moments qu'il avait passés avec Marie dans leur cabane, cette histoire ne l'atteignait plus. Mais comment était-il arrivé là ? Si ce lieu était en tout point semblable à ce qu'il avait connu jusque-là, lui, il avait changé, il en avait conscience. Il n'était plus ce jeune garçon que l'on traitait d'irresponsable, il était bien différent de celui qui, quelques années plus tôt, s'était enfui avec sa copine et avait décidé de prendre ses responsabilités (bien qu'il n'avait alors pas plus de seize ans). « Ils verront bien ces idiots, ils verront bien que je ne suis plus un enfant, s'était-il dit, ils verront bien que je suis suffisamment grand et mature pour prendre des décisions moi-même ». Mais cet entrepôt, quelle familiarité vraiment... Il s'arrêta devant une table où reposaient des outils en tous genres, un marteau, un tournevis, une clef à molette, un casque de chantier bleu. Il en avait un semblable à l'époque. « Qu'est-ce que c'est moche ce bleu ! » lui avait alors dit Marie. Hum… Il se dirigea vers la cabane jaune perchée dans les airs. Avant d'entrer, il se demanda si l'intérieur serait comme ce qu'il avait connu auparavant, il y avait bien quelques différences mais l'espace lui était le même, c'était dingue ! La première fois où ils étaient entrés dans leur cabane, Marie et lui, il se tenait là tandis qu'elle explorait les lieux pleine de curiosité, et la fois où elle était partie, c'était elle qui se tenait là avant de s'en aller et de fermer cette porte pour toujours. Tout d'abord, il ne l'avait pas crue, elle ne pouvait pas faire ça, l'abandonner. Ce n'était peut-être pas son idée d'habiter là au début mais elle semblait s'y être faite. Il aurait dû comprendre ce qu'elle voulait dire les derniers temps : « Finalement ce qu'on dit de toi, c'est vrai, tu n'es qu'un irresponsable. » Il ne l'avait pas prise au sérieux. Comme il avait mis longtemps à comprendre : auraient-ils fait de bons parents ? Seraient-ils toujours ensemble aujourd'hui ? Autant de questions qui resteraient sans réponses. Mais maintenant, il avait tourné la page, il cherchait une autre cabane, un nouveau chez soi. Non, celle-ci ne ferait pas l'affaire, et puis Diane ne pourrait pas y accéder, elle aboierait s'il la laissait loin de lui la nuit. Non vraiment, il lui faudrait créer sa propre cabane : elle serait bleue et à terre dans un de ces containers, ce serait parfait, un lieu où il pourrait se couper du reste du monde, être seul et penser autant qu'il le voudrait. C'était incroyable, un lieu collectif où il pourrait avoir son propre cocon, quelle chance ! Un nouveau mode de vie, c'est ce dont il avait besoin ; recommencer il lui fallait tout recommencer, non pas effacer son passé mais le laisser de côté, ça oui. Il ferma la porte de cette cabane définitivement et redescendit dans l'entrepôt. Bientôt il aurait sa propre cabane : un nouveau départ.

Anaïs Bordes

 

Spears venait d'entrer dans le salon du manoir, ce lieu de réunion qu'ils aimaient appeler nostro loco – notre lieu en latin, une idée qui leur était venue grâce à un livre de Yanis. C'était l'endroit qu'il préférait, de tous les lieux qu'il connaissait, car c'était leur lieu, le vrai lieu du squat, la pièce dans laquelle on riait, on se chamaillait et où l'on apprenait à vivre et s'aimer comme une famille. Il leur avait rappelé cela avant que tout le monde ne parte. C'était difficile mais ils continuaient à y travailler. Ses yeux se posèrent sur la table renversée et les verres brisés. Il s'avança, tout en repensant à l'altercation entre Yanis et Fahrid. « Tu ne mérites pas de te faire héberger, espèce de salopard égoïste ! » Nostro loco résonnait encore des paroles horribles de Fahrid. Il en avait vraiment marre, ces deux-là étaient toujours en désaccord, sauf que cette fois c'était beaucoup plus violent que d'habitude. Leurs disputes détérioraient l'ambiance de la maison et mettaient tout le monde mal à l'aise. Spears avait toujours rêvé d'une famille heureuse et unie, car sa véritable famille ne l'avait jamais été. Ses parents étaient des personnes avec de forts caractères, et qui passaient leur temps à s’emboucaner. « Je t'explique pas l'ambiance à la maison ! », disait-il chaque fois qu'il narrait ses souvenirs de famille. À cette époque, sa chambre était le seul endroit où il aimait passer des moments, le seul lieu où il n'entendait, ni ne voyait ses parents se disputer. C’était son lieu à lui. « Aïe ! » s'écria-t-il. Il venait de marcher sur un bout de verre, de quoi le faire redescendre sur terre ! Il s'assit sur le canapé en serrant les dents de douleur. Se balader pieds nus n'est pas toujours marrant, surtout dans ces moments-là, mais il était hors de question qu'il enfile des chaussures. Il s'assit sur le fauteuil et regarda le dessous de son panard plein de sang. Le morceau de verre avait l'air assez épais et lui avait causé une profonde entaille. Les gouttes s'écoulaient sur le fauteuil marron, formant des taches rondes qui s’agrandissaient en rentrant dans le tissu. Alors qu'il regardait les gouttes de sang tomber telle des larmes, il songea que le rouge restait malgré tout sa couleur préférée. Sa génitrice aimait porter du rouge lorsqu'elle était heureuse. « Ça lui va tellement bien, ça rend ses cheveux roux encore plus flamboyants. » Son père le pensait sûrement encore, il était fou d'elle. Spears cligna des yeux et regarda de nouveau autour de lui et, lorsqu'il vit le désordre, il commença à paniquer. Pourvu que sa nouvelle vie ne soit pas de nouveau chamboulée, il prierait s'il le fallait mais il ne supporterait pas une nouvelle fois de les voir se déchirer. Il devait arranger les choses. Il prit son couteau suisse qu'il avait toujours sur lui (depuis son dix-huitième anniversaire), il l'attrapa et tenta, malgré la douleur qui lui prenait tout le pied, d'enlever le morceau de verre de son talon, une manière un peu archaïque mais il y arriva après plusieurs minutes à se scarifier. Il s'enroula un bandana qui traînait au sol autour du pied et se releva afin d'attraper le balai et de faire un peu de rangement. Dans sa tête c'était clair : réparer les erreurs des autres était la seule solution pour que tout s'arrange. Oui, il allait tout faire pour que les choses s'arrangent entre les deux gaillards. Fahrid n'était pas quelqu'un de méchant, il avait juste de gros problèmes en ce moment. « J'ai pas besoin d'un merdeux pour rajouter de la merde dans ma vie ! », ses paroles étaient claires : il n'allait pas bien. Spears s'était toujours plié en quatre pour qu'un semblant de bonheur éclaire la vie de toutes ces personnes sans réelle situation. Que de malheurs et de rage ! Il avait l'impression de revivre sa jeunesse dans ces moments-là. Après avoir balayé le plus gros, il s'arrêta pour observer ce nostro loco si précieux. Les murs pleins de trous de cigarettes qui formaient des dessins, c'était de l'art, abstrait, mais de l'art quand même. Il y avait aussi ces tableaux qu'il avait trouvés dans des containers derrière un bar branché de la ville, ainsi que des photos de groupe prises durant des soirées. Ils allaient être heureux, tous ensemble, il s'en fit la promesse, et Spears tenait toujours ses promesses.

Morgane Bevin

 

« Alors Zaïneb, je vais te faire visiter la maison ! Enfin, peut-être que tu es fatiguée et que tu voudrais te reposer… Remarque, si on le fait pas maintenant on le fera jamais ! Alors ici tu as le salon où on se réunit avec les filles quand on est toutes ensemble, là c’est la première salle de bain, à coté c’est les toilettes… » Qu’est-ce qu’elle parlait vite Kat ! Elle racontait tellement de choses à la fois qu’on n’en comprenait pas la moitié ! Malgré ça, Zaïneb la suivait docilement, en essayant de mémoriser tout ce que Kat lui énumérait. En passant devant ce qui semblait être la cuisine, une forte odeur épicée s’immisça dans ses narines. Coriandre ? Paprika ? Était-ce cela ? Comme en Algérie… Sa maison, à l’époque, était en permanence parfumée de ces odeurs. Sa mère cuisinait de merveilleux couscous et tajines en attendant que son père et son frère rentrent du travail, tandis qu'elle-même était dans sa chambre à l'étage avec Claire. On pouvait observer au loin par la fenêtre un magnifique coucher de soleil, inondant la ville de tons roses et orangés, ce joli rose qui lui rappelait toujours la couleur des lèvres de Claire, ces lèvres, ces lèvres que Zaïneb aimait tant embrasser avec tout l'amour dont elle pouvait faire preuve. « Ben alors, qu'est-ce que tu fais ? » lui demanda Kat, qui commençait à s'inquiéter de voir son amie immobile, tendue, perdue dans ses pensées devant la porte de la cuisine. Claire l'avait prévenue que cela arrivait souvent. Kat ouvrit la porte qui donnait sur la nouvelle chambre de Zaïneb, qui émit un long grincement. Ce jour-là, à Oran, la porte de la maison ne grinça pas. Elle avait été ouverte à la volée par le frère de Zaïneb qui était entré dans la maison en furie. « Zaïneb, descends immédiatement ! Et dépêche-toi ! » Elle avait été effrayée, terrorisée même, par le ton qu'il avait employé, mais elle était tout de même descendue, sachant que si elle ne le faisait pas, il serait dans une fureur encore plus noire. Pourquoi se mettait-il dans un tel état ? « Arrête, t’es devenu fou ou quoi ? » Mais il n’y avait rien à faire, il ne décolérait pas. Alors, il lui avait annoncé qu’il organiserait son mariage avec un des hommes du quartier dans les mois à venir. Ses parents n'avaient pas bronché, et elle en avait était complètement anéantie : eux qui prétendaient l'aimer, ils n'avaient pas empêché son frère de la marier de force. Zaïneb se ressaisit et suivit Kat dans la chambre toute simple, un petit lit au milieu de la pièce, une petite fenêtre au-dessus qui laissait entrer la lumière, et une petit commode à côté du lit. Les murs étaient neutres, d'un blanc décrépit ; la pièce était somme toute très simple. Zaïneb sentit qu'en ce lieu, elle allait pouvoir se reposer et réfléchir à la suite. Mais avant tout, il fallait qu'elle décore un peu cette pièce : la simplicité oui, mais il fallait quand même qu'elle s’approprie cette pièce, que cette chambre devienne véritablement la sienne. Elle pourrait d'abord mettre de l’encens, pour couvrir cette odeur d'épices qui lui rappelait à la fois ces affreux souvenirs, mais aussi sa mère et sa cuisine, ce bonheur perdu. Elle ne parvenait décidément pas à oublier l’Algérie. Elle pourrait aussi faire de jolis dessins sur les murs, de jolies arabesques pleines de couleurs, qui pourraient lui mettre du baume au cœur lorsqu'elle se sentirait triste ou nostalgique. Car Zaïneb, malgré son histoire difficile, était une personne extrêmement joyeuse, un grand sourire sur le visage en permanence. Son entourage disait qu'elle était comme un soleil, toujours de bonne humeur, prête à aimer tous les gens qu'elle rencontrait, et d'une générosité sans pareille, et c’est justement son sourire qui avait d'abord séduit Claire lorsqu'elles s'étaient rencontrées. Claire était française, c'était la fille d'un couple d'amis de ses parents venus passer leurs vacances chez eux. Zaïneb était elle aussi tombée sous le charme de Claire, mais dans son pays, aimer une femme aurait pu lui coûter trois ans de prison – son frère, en revanche, ne risquait rien à séduire Claire, alors que celle-ci ne voyait que Zaïneb. Lorsqu'il avait invité Claire en boîte de nuit, celle-ci avait accepté à condition que Zaïneb soit de la partie, et les deux femmes s'étaient rapprochées. Quand Claire était rentrée en France, elles avaient continué à s'échanger des mails. Mais ce matin-là, son frère était tombé sur un de ces mails, ce qui expliquait son hystérie. Alors pris d'une haine sans nom, il avait pris la décision de marier Zaïneb dans les plus brefs délais, puis l'avait battue pendant de longues heures. Zaïneb sortit son téléphone de sa poche, afin d'envoyer un message à Claire, pour lui dire qu'elle était bien arrivée et installée, la remercier une nouvelle fois, et lui dire à quel point elle l'aimait. Elle s'installa ensuite sur le lit tandis que Kat quittait la chambre. Elle s'enroula dans les couvertures, puis se rassit dos à la porte pour regarder vers la fenêtre. Cette chambre était peut-être sommaire et d'un confort modeste, mais c'était déjà beaucoup, elle avait un vrai toit pour la protéger et un lit pour dormir. Elle était seule, mais au moins était-elle libre. Il était hors de question qu’elle se marie avec cet homme qu'elle ne connaissait pas, et qu’elle passe sa vie aux côtés de ce frère qu’elle haïssait du plus profond de son être. Mais son autre sœur allait tout de même lui manquer, elle avait beaucoup perdu en quittant son ancienne vie. Alors pendant de longs mois – le temps que son frère organise ce mariage qu'elle redoutait tant –, elle avait fait quelques travaux de couture pour des amies, afin de récupérer un peu d'argent, et dès qu'elle avait réussi à réunir la somme nécessaire, elle avait quitté le pays. Elle avait passé de longs jours sur un bateau, sur un matelas de fortune, avec très peu d'eau, encore moins de nourriture, dans des conditions sanitaires abominables. Enfin, lorsqu'elle était arrivée ici, Kat était venue la chercher à la demande de Claire pour l’emmener à la Treize, cette maison exclusivement féminine. Son calvaire était enfin terminé. Elle était infiniment reconnaissante envers Claire, Kat, et toutes ces filles qui l’accueillaient dans leur maison sans la connaître, qui lui offraient la possibilité de démarrer une nouvelle vie. Cette chambre, qui était désormais la sienne, représentait cela : le repos après ces difficiles épreuves, mais aussi son nouveau départ, le lieu où elle laisserait son ancienne vie, tous ses problèmes, et où elle ferait peau neuve. Elle allait faire de cette chambre le symbole de sa renaissance.

Justine Pujol

 

Romain avait enfin fini de construire la petite maison de Diane. Il était tellement content ! Mais il était aussi sacrément épuisé. Il retourna s'allonger dans sa cabane. Sa cabane, c'était le seul lieu où il se sentait bien. Non pas qu'il ne se sentait pas bien avec les autres, mais dans sa cabane, il pouvait se laisser aller, être lui-même. Il avait toujours préféré la solitude aux gens. Il avait mis un sacré bout de temps pour la construire, mais il y était arrivé. C'était sa cabane, la seule chose qui lui appartenait vraiment, malgré tout ce qui c'était passé dedans. Et il avait décidé de construire une petite maison à Diane, sa chienne, parce que tout le monde avait besoin d'un lieu à soi, animal comme humain. Après tout, l'humain aussi était un animal.
Romain sentit une odeur. Le feu. Il se précipita à la fenêtre, comme attiré par lui. Il vit l'épaisse fumée et quelques timides flammes qui commençaient à pointer le bout de leur nez. Sa copine lui hurlait dessus, répétant sans cesse que c’était fini entre eux, puis la porte claqua. Elle était partie, le laissant seul. Paralysé, Romain remarqua qu’une bougie s’était renversée et qu’elle commençait à foutre le feu à sa cabane. Les flammes grossissaient mais, en état de choc, il ne pouvait plus bouger. Il était anéanti.
Romain secoua sa tête, comme pour se débarrasser de ce mauvais souvenir. Cela s’était passé il y a longtemps, mais il en gardait toujours des séquelles. Le seul point positif, c’était que ça l’avait rendu plus fort. Après que sa famille l’eut abandonné, il lui en avait fallu du courage. Il avait puisé sa force en sa copine, loin de penser qu’elle aussi l’abandonnerait un jour.
Comme pour en rajouter une couche, aujourd’hui Camille partait du collectif. Romain n’arrivait pas à comprendre pourquoi tout le monde quittait. Qu’est-ce qui clochait chez lui ? Et puis était-ce vraiment lui le problème, ou les autres ? Sa copine lui disait souvent que tout le monde partait un jour. Il aurait dû se méfier. Trois coups à la porte lui firent détacher son regard de la fumée. C’était Zaïneb, qui voulait savoir comment il allait. Elle tenait à la main une bougie, ce qui le troubla encore plus. Romain n’était pas du genre à se confier facilement, mais aujourd’hui il en avait gros sur le cœur ; il raconta tout à Zaïneb. Elle était gentille et bienveillante, il savait qu'elle l'écouterait, elle se souciait des autres. Il lui avoua que l’odeur du feu lui avait fait remonter de sales souvenirs, accentués par le départ de Camille. Zaïneb l’écouta attentivement, et elle aussi se confia : elle raconta comment elle avait choisi de quitter sa famille, un choix difficile mais nécessaire. Ce jour-là, elle avait fait passer sa vie avant celles de ses proches. Elle les avait certes abandonnés mais elle avait réussi à prendre un nouveau départ et sa vie était plus heureuse maintenant malgré le manque omniprésent. Elle avait quitté son lieu à elle mais en avait trouvé un nouveau avec le collectif. Romain comprit que Camille devait partir pour que sa vie soit meilleure, il n'avait pas le droit d'exiger d'elle qu'elle reste. Et puis, il y avait peut-être la même explication quant à sa famille et sa copine. Il comprenait enfin qu’être abandonné ou abandonner faisait souffrir, dans les deux sens. Après tout, abandonner quelqu’un pour recommencer à zéro demandait un putain de courage ! Lui-même ne savait s’il aurait assez de force pour faire un truc pareil. Il remercia Zaïneb de lui avoir ouvert les yeux. Elle l’avait aidé à tourner la page vis-à-vis de sa famille et de sa copine et à ne plus en vouloir à Camille ; il avait enfin compris leurs motivations grâce à Zaïneb. Et puis il ne pouvait décemment pas en vouloir à Camille, pas après ce qu’elle avait traversé. Zaïneb, quant à elle, le remercia de l’avoir écouté, car c’était la première fois qu’elle parlait autant de son histoire et cela lui avait enlevé un poids. La cabane avait subitement pris une magnifique lueur dorée. Ils regardèrent par la fenêtre et virent que le feu avait atteint une taille exceptionnelle, avec des flammes qui montaient de plus en plus haut dans le ciel, comme cet autre feu sur la plage. Zaïneb et lui étaient avec les autres, il faisait nuit, les étoiles brillaient. Ils avaient décidé de faire un énorme feu de camp et c’était réussi. Les flammes essayaient de caresser les étoiles, pendant que Romain, Zaïneb, Camille et tous les autres chantaient, dansaient, riaient autour du feu. Romain aperçut au loin Clavette qui alimentait les flammes. C’était donc lui qui avait fait ce feu gigantesque ! Grâce à lui et à son feu, il avait enfin compris pourquoi tant de gens le laissaient. Et il s’était remémoré cette belle nuit d’été qui, maintenant qu’il y pensait, avait été la meilleure journée, ou plutôt soirée, de sa vie. Merci Clavette !

Camille Heuillet

 

Ils entrèrent dans le bureau de l’étage (le chantier avait bien avancé, mais il restait quelques trucs à régler dans cette pièce), Marjo ouvrit grand les fenêtres et inspira profondément. Elle ferma les yeux et profita quelques instants du soleil. C’est beau le mois de juin, c’est beau ce matin. Des cigales s’étaient mises à chanter, comme en Provence. « Bon on s’y met ? » lança Jeannot. Il lui restait les deux tiers de la pièce à peindre et la deuxième couche, il ne fallait pas traîner, sinon la peinture ne serait jamais sèche à temps. Marjo, elle, avait presque fini, mais il y avait toujours un truc qui merdait au dernier moment, mieux valait être prévoyant. Elle était perchée sur son escabeau – son T-shirt remontait un peu et laissait apparaître un tatouage juste au-dessus des reins, différent des autres, plus travaillé, différent dans le style aussi, on aurait dit deux tiges de lavande – ses gestes étaient sûrs, ses mains ne tremblaient pas, elle était étonnante cette fille, toujours là où on ne pensait pas qu’elle soit. Toujours aux quatre vents. C’était peut-être ça qui attirait les gens. Elle était débrouillarde, n’avait besoin de personne, et pourtant elle avait quelque chose d’une petite fille. « Y’a quelque chose en elle qui n’a jamais grandi », pensa Jeannot. Sa joie maladive, son enthousiasme à toute épreuve, son courage et sa témérité. Elle n’avait même pas crié quand un des fils électriques avait pété. On avait coupé le compteur pourtant. Elle avait répondu que dans ces vieilles baraques, il y avait toujours un putain de fil caché quelque part, branché à un vieux raccord ou un vieux truc planqué quelque part dans le mur. C’était elle qui avait foutu les pinces sur le 220 volts de la ville pour déstocker assez de puissance pour la sono (on allait faire une grosse fête au Manoir dans une semaine). Jeannot la regardait admiratif. Avec ses gros gants et les pinces de Clavette, elle paraissait toute petite, toute fragile. Pourtant, elle était plus courageuse que la plupart de ces glandeurs qui font les machos et se défilent à la première occasion. Elle tenait les pinces fermement et les avait branchées sur les fils de la ville, prête à se faire sauter le cœur juste pour faire la teuf. C’était la seule à être aussi tarée pour tenter un truc pareil. Et elle était revenue comme si elle avait fait ça toute sa vie. Elle était remontée sur son escabeau : « Tiens Jeannot, tu peux me passer l’ampoule à côté de la boîte à outils ? Non pas celle-là, l’autre là !
- Tiens !
- Cimer !
Sympa le Jeannot, toujours à aider les autres. C'était bon, l’ampoule était fixée. Un courant d’air entra par la fenêtre et portant avec lui une odeur de lavande. L’ampoule brillait, comme la lune dans le ciel, les cigales chantaient aussi cette nuitlà, et le champ de lavande ondulait sous le clair de lune. Cette nuit d’été était inoubliable, les étoiles n’étaient pas encore éteintes, et alors qu’elle était à mille lieues de tout cela, les mêmes étoiles brillèrent dans ses yeux lorsqu’il hantait sa mémoire. Elle sentait le champ de lavande et l’espoir qu’elle n’avait pas perdu alors. Tout était vide maintenant, ses yeux se perdirent dans le vague maintenant qu’ils n’avaient plus de point de repère. Il lui avait été repris comme il était arrivé. Par hasard et sans que personne ne s’y attende. Depuis elle traquait les étoiles toutes les nuits, cherchant désespérément la seule personne qui ait jamais compté. Marjo descendit de l’escabeau et s’assit sous la fenêtre dans les rayons de soleil. Ne guérirait-elle donc jamais de Robin (cela faisait cinq ans déjà) ? Elle était devenue incapable de s’attacher à qui que ce soit, car chaque fois, les personnes qui lui étaient chères disparaissaient. Elle vivait dans son camion, voyageant sans cesse. Parfois elle restait, comme ça, quelques temps dans un squat, puis lorsqu’elle sentait qu’elle tournait en rond, elle repartait pour d’autres contrées. Elle s’était endurcie, toujours à dire ce qu’elle pensait et se ficher de ce que pouvaient penser les autres. Plus elle était confrontée à la mort, plus elle s’acharnait à vivre, sans peur de ne plus être là demain. Car elle semblait vivre chaque jour sur un coup de tête pour s’assurer qu’une fois morte, elle aurait vécu tout ce qu’elle voulait vivre ; et qu’elle partirait avec la satisfaction de ne plus rien avoir à faire sur cette terre. Toujours pleine de vie, elle pleurait parfois la nuit, et chaque matin elle enfilait sa joie de vivre avec ses mitaines trouées. Elle parlait fort pour couvrir la mélancolie dans sa tête. C’était une habituée des fêtes, la Marjo. Pas étonnant ; la distraction du moment ; la musique d’hystérique ; des gens qui sautent partout en rythme ; ça lui correspondait trop ! Elle avait suivi un groupe pendant quelques temps. Jeannot la regardait, assise sur le parquet du Manoir : une petite keuponne sur une piste de bal ! Les rayons de soleil brillaient tout autour d’elle, s’infiltraient par la fenêtre et faisaient scintiller des constellations de petites poussières qui flottaient dans l’air.


Padmé Ponthieu

 

Ils sont tous là assis sur des chaises, sur les bancs ou dans les canapés, les yeux tournés vers moi. Ma première AG, c’est intimidant. Zaïneb me sourit, Jeannot me fait un clin d’œil forcé et Josy une douzaine d’autres involontaires. Clavette se cure l’oreille avec le petit doigt, Romain a le visage vérolé, clouté et fermé comme d’habitude. Je sais pas pourquoi, j’ai l’impression qu'il ne saute de joie, le docker, à l’idée que je m’installe ici. Je le sens pas trop ce mec, il m’impressionne.
Je respire un coup et me lance. J’ai rien préparé, ça sort en vrac : le plaisir que j’ai eu à venir ces dix derniers jours, à rencontrer des gens nouveaux, à découvrir un mode de vie euh… ben nouveau aussi. D’un autre côté les études, la perspective de bosser, la résidence, le digicode, les sapinettes tout ça qui me fait royalement chier et mon envie de vivre tout le temps pas seulement le soir après 19h, le week-end et pendant cinq semaines de congés et cette sale sensation que tout me pousse dans cette direction, que tout seul j’y couperai pas à mon digicode. Je sais que c’est des prises de tête de p’tit bourge mais bon. Le problème c’est que j’ai jamais vécu en collectivité, je sais pas faire grand-chose de mes dix doigts, je suis pas non plus un intello, j’ai eu mon bac au rattrapage, et y paraît que j’ai une conscience politique proche de zéro. Voilà.
C’est Josy qui rompt le silence :
- Eh ben vlà de bonnes bases !
- C’est clair, dit Zaïneb. De toute façon il faut qu’on en reparle entre nous et qu’on t’explique les principes de vie. Qui c’est qui parle ?
- Moi je veux bien, dit FX. Le Samovar est un lieu occupé et autogéré depuis bientôt dix ans, c’est le plus vieux squat de Norville et un des plus vieux de France. Ce n’est pas qu’un lieu de vie, c’est un lieu d’expérimentation, de création, de résistance, de lutte. Il appartient à celles et ceux qui le font vivre au jour le jour, qu’ils y habitent ou non. Il n’y a pas de personnes plus importantes que d’autres, les anciens par rapport aux nouveaux, les habitants par rapport aux non habitants.
- Pas de chef, pas de subvention, pas de compte à rendre, décisions prises en assemblée au consensus, résume Romain.
- Sur le plan concret, reprend Kat, un collectif ne marche que si tout le monde participe aux tâches : cuisine, ménage, jardin, récupération, travaux… On peut avoir des projets personnels bien entendu, du moment que l’on contribue au collectif.
- T’as fini ? demande Spears. Ok. Moi je voulais rajouter qu’ici on est contre toute forme de domination que ce soit par le fric, par la force, par l’usage de la parole, par le savoir. On est contre les comportements sexistes, racistes ou homophobes. Y’a d’autres squatteureuses à Norville et ailleurs qui vivent sur les mêmes bases et autant que possible on essaye de s’entraider les uns les unes et les autres.
- Dernier point : avant de rentrer dans le collectif y’a une phase transitoire de deux mois dans le sleeping pour voir si ça colle. Si t’as des questions Tristan t’hésites pas. On se laisse du temps pour réfléchir et on en rediscute mercredi prochain ok ?
- Autre chose pour l’AG ?
- Ouais, dit Tof. On va bientôt reprendre les entraînements de self-defense.
Il esquisse quelques crochets dans le vide. Ses mains sont pleines de cambouis, j’espère qu’il se les lave avant de boxer.
- Alors ceux qui sont intéressés
- Et celles, intervient Kat.
- Quoi ?
- Et celles. Des filles peuvent être intéressées, fait remarquer Kat d’une petite voix chantonnante.
- Ouais ben tous ceux qui sont partants -
- Et partantes, rajoute Kat.
- Putain c’est bon tu vas pas me reprendre à chaque mot ! Moi perso je trouve ça hyper relou c’te mode de tout féminiser.
- Oh mon pauvre Tof c’est vrai que c’est relou les femmes.
- Les il ou elle machin machine.
- Un seul homme, cinquante femmes, c’est pas grave, tout au masculin.
- Je parle comme je parle point barre.
- Vraiment trop dure la condition de mec.
- Sans déconner si y faut réfléchir à chaque mot.
- Naaan surtout pas ! Laisse parler le mâle qui est en toi.
- Putain c’est pas ma faute moi si on parle comme ça, c’est pas moi qu’ai inventé le français.
- Ça on avait remarqué.
Je me retiens de rire.
- C’est bon, on peut passer à autre chose ? demande FX.
- Bien sûr, s’empresse de dire Kat, on peut changer de sujet. Moi personnellement je n’aime pas la boxe.
- Moi non plus, dit Zaïneb. Toutes les deux on est pas partantes pour les entraînements.
Et elles éclatent de rire.

Nicolas Rouillé (extrait du Samovar)

 

Le calme régnait dans le sleeping. L'obscurité se reposait sur ces lits qui n'accueilleraient personne avant que le soir n'arrive. La chambre collective n'était pas vide pour autant. Une colonie d’araignées avait annexé la partie supérieure de la salle. Elles étaient relativement tranquilles et n'embêtaient jamais leurs voisins humains qui ne semblaient pas les avoir remarquées. Mais ce jour-là, quelque chose d'étrange arriva. C'était un son très fort, assez fort pour causer un tremblement dans la colonie. Voilà qui chamboulait leurs habitudes. Pourquoi d'un coup les humains se mettraient-ils à crier de la sorte ? Un flot de lumière envahit l'espace, allant caresser les araignées qui, apeurées et déconcertées, remontèrent leur toile puis allèrent se cacher dans les murs. Ce n'est pas ainsi qu'une journée normale se passe ! C’en était trop ! Cette semaine, c’était donc au tour de Zaïneb de s’occuper des chambres. Elle avait, depuis un moment, décidé que le sleeping était vraiment horrible. Pourquoi les autres n’avaient jamais pensé à mettre quelque chose de potable en guise de draps ? Ils piochaient toujours dans les mêmes ressources, qui étaient loin, très loin d’être neuves. Peu importe, l'important maintenant était de les changer, de les transformer. Cela allait demander une sorte de magie. Avant de s'y attaquer, elle mit un disque qui traînait là depuis un moment. Sur la couverture, on pouvait lire « Queen – A kind of magic ». Pourquoi pas après tout ? La musique avait à peine démarré qu'elle avait déjà trouvé tout le matériel dont elle avait besoin. C'était en grande partie de la récup' et cela ferait très bien l'affaire ! Elle ouvrit la porte de la chambre et déposa au sol une multitude de tissus de couleur, de pots de peinture, de tapis, de draps, de taies d'oreillers, de guirlandes lumineuses... Elle commença par enlever ces vieux draps pourris remplis de trous comme cet emmental qui commençait à manquer d'ailleurs. Adios ! Les taies blanches et tachées de choses inconnues. À la revoyure ! Les matelas étaient potables mais les housses... Bye ! Elle ouvrit les fenêtres, laissant entrer le soleil, éclairant mieux l'horreur mourante qu'était cette chambre. Comment plusieurs personnes, elle y compris, pouvaient dormir dans un tel endroit ? Et surtout comment avait-t-elle pu tolérer ça ? Une erreur de jeunesse sans doute. Généralement, elle sentait quand quelque chose n'allait pas et faisait tout pour l'arranger au plus vite. Quand Spears lui apportait quelque chose à réparer, elle savait immédiatement quoi faire et s'amusait même pendant le processus, ce qui n'était pas du goût de tout le monde. Cette manie qu'elle avait de mettre de la musique en travaillant en ennuyait plus d'un. Tiens, de la musique, remarqua Tristan. Zaïneb doit être en train de traficoter quelque chose, pensa-t-il. Il songea un instant à la rejoindre afin de voir ce qu'elle faisait mais plutôt que de l'embêter, il alla jouer avec les chiens un moment avant de s'affairer à des choses plus importantes. Pourquoi pas du rap au juste ? C'est vrai ça... Tout le monde en écoute ici et c'est généralement ce qu'on entend quand les autres font du sport. Pourquoi ce truc des années 80 ? Elle venait de finir le troisième lit. Et puis, ce n'était pas une question si importante, elle aimait bien ce qu'elle écoutait. D'ailleurs, Freddie la fascinait. Comment ce chanteur pourtant si délicat et féminin dans les années 70, s'était transformé en ce camionneur moustachu la décennie d'après ? Il était libre, il était lui-même et laissait parler les différents aspects de sa personnalité. Il renfermait en lui un homme et une femme. Un peu comme tout le monde, non ? Elle voyait souvent des garçons « gros durs », qui étaient parfois plus macho que ce que l’on pouvait imaginer, en train de fondre devant la petite tête blanche d'une hermine. Ou de tout autre animal mignon. D'où viennent vraiment ces côtés féminins et masculins dans un individu ? Et... pourquoi a-t-on défini certains traits de personnalité comme étant féminins et d'autres masculins ? Comment, surtout. Qu'est ce qui fait réellement que l’on soit une fille ou un garçon (si ce n'est certains... signes extérieurs), et en quoi est-ce que ça changerait notre façon de nous adresser aux gens ? Et les comportements en général ? Elle n'aimait pas trop séparer les gens en fonction de leur genre ou de leur sexe. D'ailleurs, aucune séparation de quelque sorte que ce soit n'existait dans cette chambre. Pourquoi le faire au juste ? Elle ne voulait pas recréer les conditions dans lesquelles elle avait été traitée par le passé, en tant que fille. Comment avaient-ils osé faire ça ? Trop de questions tournaient dans sa tête et ce n'était pas ça qui allait changer la couleur des autres lits. Elle était plutôt fière des motifs qu'elle avait peints aux murs. C'étaient de vieux dessins inspirés des tatouages de son ancien voisin. Elle passait des heures à le fixer. Elle s'était mise en tête de lui faire peur ainsi. Mais elle était toujours distraite par ses merveilleux tatouages. Au fil du temps, elle avait appris à les reproduire à la boucle près. Et ils trônaient là maintenant, audessus des lits qu'elle était sur le point de terminer. Peu de choses manquaient, vraiment. Deux housses par-ci, trois couettes par-là et presque autant de taies colorées. Elle s’arrêta un instant. Pourquoi avait-elle fait ça ? Le sleeping était certes pourri mais avait-elle le droit de tout changer aussi radicalement ? C'est vrai ça, la chambre ne lui appartenait pas. Quoique... C'est le problème des chambres collectives. Elles appartiennent à tout le monde et à personne à la fois. Mais réellement, la notion de propriété était-elle encore valable ? Ça y est ! La chambre était finie ! Bien plus chaleureuse ainsi. Zaïneb aimait particulièrement le sol, qui était désormais tout doux, et les lampes qui arboraient de magnifiques couleurs et dessins. Elle s'allongea sur un lit qui avait donc revêtu une couleur bleu clair. Il était unique. Pas un lit ne ressemblait à un autre désormais. Les autres allaient forcément dire quelque chose dessus, en bien ou en mal. Elle s’en tamponnait royalement. Et puis si ça ne leur plaisait pas, ils n'avaient qu'à s'approprier le coin où ils dormaient. Elle remarqua une petite araignée sortir timidement de son trou. Puis d’autres suivirent. L’humain les avait transportées dans un nouvel endroit ! Bien mieux que quand les autres humains venaient ici. Zaïneb ferma doucement les yeux, épuisée. Le disque s'était arrêté, pas étonnant qu'elle ne l'entendait plus depuis un moment. Elle pensait à ces araignées qu'elle ne voulait en aucun cas déloger. Qui était-elle pour faire ça à un autre groupe de squatteureuses ? Le calme reprit peu à peu ses possessions et la lumière enveloppa dans ses bras chauds une Zaïneb fraîchement endormie. Le calme emplissait désormais cette pièce, vivante à nouveau.

Alexis Finocchi

 

Elle avait rendez-vous à 13h30 chez le mécano Anton, rencontré en stop, y a quelques semaines déjà.
Une journée semblable à aucune autre ; mais un jour important pour la teufeuse punk de 20 piges qu'elle était : acheter son tout premier camion, c'était pas rien ! Marjo pourrait enfin être libre, se déplacer n'importe où, à chaque envie. Vivre au jour le jour et changer de décor à volonté, couper les attaches, une journée de décisions, un premier pas vers l'ailleurs.
Anton était censé venir la chercher sur le lieu de rendez-vous qui était un parking. Au téléphone, il n'avait même pas eu ou pris le temps de lui donner l'adresse de son garage (trop pressé sans doute). Au bout de trente minutes, elle aperçut une vielle voiture de fonction dont le pot d'échappement ameutait tout le quartier. Un homme, la quarantaine passée, le mégot à la bouche, était au volant. Sans aucun doute, c'était Anton.
« Hé ! C'est toi Marjo ? » Taille moyenne, cheveux raides et noirs, les yeux intenses et pétillants, assez fine, elle avait un chignon qui se défaisait, on pouvait apercevoir sa nuque rasée et un bout de tatouage difficile à identifier, son septum était transpercé par un anneau d'argent assez grossier, qui finalement lui allait assez bien ; impatiente à sa manière de parler, mais surtout très décidée et joyeuse, elle ne pouvait contenir son sourire.
- Oui, c'est ça !
Il lui présenta son coude pour lui serrer la main.
- On est partis ! lança-t-il. Elle le suivit sans attendre.
La première entrevue avec la maison roulante, dans un lieu banal, dépotoir d'autos et tout ce qui s'ensuit, un garage actif, avec de jeunes mécanos bossant au rythme du son qu'elle connaissait bien.
Elle leur cria un hello collectif, ils répondirent d'un signe de main et de grands sourires. Fatji s'occupait justement de changer la courroie d'un vieux combi, ce qui inspira Marjo pour trouver son bijou. Anton l'amena derrière le hangar et là elle vit un camtar de couleur laiteuse, repérable à dix mille, calé entre deux voitures rutilantes, un tas de ferraille avec des trous dans la carrosserie comme si on l'avait criblé de balles. L'engin à remonter le temps donnait l'impression de disparaître, il avait eu son heure de gloire. Marjo sentit son cœur s'emballer. Malgré les apparences, il était spacieux à l'intérieur, même si la porte latérale ne coulissait plus parfaitement. Le tour plusieurs fois fait, elle se glissa à terre, sur le dos pour jeter un coup d’œil à la bête : « Les cardans semblent intacts, mais il faut changer les plaquettes de freins qui sont en fin de vie. » Elle se remit debout d'un saut et se dirigea vers l'avant, Anton à sa suite, elle souleva le capot pour regarder le moteur et continua à inspecter les moindres détails en posant toute sorte de questions : un premier camion, ce n'était pas rien !
« Les plaquettes de freins sont presque neuves ! » répondit le garagiste d'un air narquois.
Marjo le relança : « Je m'y connais en mécanique, mon père m'a au moins appris quelque chose d'utile, et ces plaquettes de freins sont mortes ! »
Il tourna le dos à la jeune femme, n'insistant pas – elle avait un fort caractère –, son emploi du temps était chargé, il ne voulait pas perdre trop de temps à décortiquer tous les détails et négocier, il l'informa alors : « Je le vends mais j'te préviens, je le réparerai pas. Si tu veux, Fatji s'en occupera, il est opé en plus et il a les pièces sur place ! » en montrant du doigt un mec aux yeux verts perçants, et à l'attitude sympathique et décontractée.
« Ça marche ! » acquiesça-t-elle. Bien connu des traveler’s, Fatji – un ancien menuisier féru de mécanique – vivait de sa passion : il transformait et aménageait des carcasses de roulottes et des camions en véritables petites maisons avec poêle à bois, plancher, isolation en liège, mezzanine sur mesure, cuisine pliante au goût de ses clients. En attendant, le courant passait moyen avec Anton, il fallait conclure l'affaire rapidement. Le prix était assez élevé sachant que pas mal de choses étaient à retaper ; au moins deux mois et demi de RSA, c'était une somme quoi ! Il fallait bien réfléchir… Le moteur était loin d'être neuf, le châssis à refaire, tout l'aménagement avec la carrosserie et la peinture. Marjo négocia avec acharnement et insistance et réussit finalement à faire baisser le prix de cent euros, ce qui était déjà bien. Anton voulait sûrement se débarrasser à la fois de l'épave et de son acheteuse acharnée. Quand Marjo tendit à Anton cette enveloppe pleine d'argent, une sensation étrange l'envahit, un léger picotement : elle se souvenait de son père ouvrant la boite pleine de billets économisés pour vol vers l'Argentine, le seul voyage qu'elle ait jamais fait avec ses parents, invités à un mariage à Mendosa. Elle regardait (du haut de ses sept ans) avec émerveillement, son père compter et recompter le cash sur la table de la cuisine, dans l'appartement le plus haut de l'HLM où ils habitaient depuis neuf longues années. Son père avait travaillé au noir chez un particulier et avait accumulé une masse de billets qu'il avait triés par chiffres. À travers la voix d'Anton, elle entendit les chuchotements de son père en train de compter et qui finit par refermer soigneusement l'enveloppe. Marjo se rendit compte qu'elle avait suivi d'une certaine façon le même chemin que son père. Anton souhaitait être réglé en liquide, elle aussi avait soigneusement trié et rangé l'argent dans l'enveloppe, elle aussi avait donné ce contenu précieux à la différence qu'elle aurait en échange de quoi réaliser son rêve de jeunesse.
Son père aussi s'était barré quelques semaines du train-train quotidien en emmenant sa femme et sa gamine en Argentine. Un prétexte cette invitation à Mendosa ? Changer d'air, de continent, de langue, de nourriture et de climat, mais il avait une famille lui. Et Marjo ne souhaitait pas en avoir une à assumer, sa famille aujourd'hui c'étaient les gens libres comme elle qui se retrouvaient sur la route et bien sûr, les teufeurs du Sound System qu'elle suivait partout : Los Nomatek. Ce moment où elle paya son premier camion, tellement symbolique, son passeport pour une nouvelle vie, loin de ses parents, et du foutu endroit où elle avait grandi, comme un croisement sur le chemin de la vie, choisir une direction qui ressemblait à son âme. Et si ses darons avaient été nomades, s'ils avaient fait vœu de liberté en n'écoutant que leur désir de vivre sans modèle imposé : qui serait Marjo à ce jour ? Peut-être le contraire, une personne attirée par la norme, le système, par le business, le matériel, la sécurité… Dans la vie tout est affaire de choix et elle s'apprêtait à franchir ce cap avec enthousiasme. Elle ouvrit la portière, s’agrippa au siège, s'installa bien au fond, posée ; elle tourna la clé dans le Neiman, le moteur toussa un moment, mais avec douceur et insistance, elle réussit à démarrer du premier coup ! Et pour la première fois, quand elle sortit de chez Anton, bon an mal an, bien perchée, assise au volant de sa nouvelle maison, Marjo en effervescence, cria de joie en tapant sur le tableau de bord : « On va te faire une santé mon joli, flippe pas, l'heure de la retraite n'a pas encore sonné ! » Anton, le sourire aux lèvres, soulagé, lui faisait signe de la main.
(À suivre...)

Jeanne Grzelka

 

La nuit surplombait la forêt. En se répandant à travers les arbres, le vent balançait les vertes feuilles printanières avant de se cogner avec douceur contre les troncs assemblés.
(...)
Il s’extirpa de son sofa trop rêche, rangea son livre et sortit retrouver son futur. Ce futur, qui, peut-être un jour, lui permettra de retrouver l’étoile dans ses yeux…


Charlène Sable

 

Zaïneb se dirigea vers la cuisine, qu'allait-elle bien pouvoir préparer ? Un couscous comme avec sa mère ? Elles en préparaient souvent, plat traditionnel de son pays natal, mais aussi une valeur sûre auprès des siens. Ici, il était également très apprécié. Mais ça serait un couscous végétarien, car à la différence de son pays, ils ne mangeaient ni viande ni poisson… des végétariens quoi ! Elle commença à sortir ce dont elle avait besoin avant de se mettre à la tâche. Tout en épluchant les légumes – légumes qui d'ailleurs n'étaient pas tous en très bon état, il est vrai qu'ils n'avaient pas les moyens d'acheter de bon légumes, et ce qu'ils avaient provenaient des poubelles – elle leva la tête en direction des rires ; exactement comme quand son frère et sa sœur débarquaient dans la cuisine, la faim au ventre. Sa mère profitait alors de la main d’œuvre, mais uniquement de celle de ses filles, car son frère disait « la cuisine est un travail de femmes » – était-ce cela ? ou bien « la cuisine est réservée aux femmes » ? Il fallait toujours qu'il dise des conneries de ce genre ! Quel macho celui-là ! Elle les appela afin qu'ils lui donnent un coup de main, ce que Josy accepta de bon cœur, quant à Fahrid, « faire la cuisine ? C'est un truc de femme ça ! » balança-t-il. Croyant entendre son frère, Zaïneb lui jeta une poignée d'épluchures au visage, lui rétorquant que la cuisine est autant un devoir de femme que d'homme et que de toute façon, la cuisine n'est pas un lieu propice à la discrimination homme-femme. Elle lui envoya alors une bassine et un couteau. À contrecœur, Fahrid commença à éplucher les patates, Josy les courgettes et carottes, tandis que Zaïneb préparait la sauce. Il faudrait encore faire la semoule et laver les légumes épluchés ; les autres ne tarderaient plus à rentrer. « Pff, quelle agitation ! » pensa Fahrid, tout ça pour un plat qui, en cinq minutes, serait mangé. Cinq minutes pour plus d'une heure de préparation ! Il comprenait mieux pourquoi il était rare de voir son père (sa mère étant morte alors qu'il était encore bien jeune) actif aux fourneaux, car « faire la cuisine est une perte de temps, fils » lui faisait-il souvent remarquer. Il avait grandi dans un système patriarcal extrême et en avait reçu l'éducation, ce qui expliquait le fait qu'il ne puisse pas comprendre la parité homme-femme. Parité homme-femme, quelle idée stupide ! L'homme est supérieur à la femme, alors pourquoi vouloir les mettre sur un pied d'égalité ? « Oh Fahrid ! Tu dors ? » lui cria Josy avant de partir dans un fou rire. Un rire assez spécial d'ailleurs, un membre de sa famille avait le même, qui était-ce déjà ? Sa sœur qui le tenait de sa grand-mère ? Était-ce vraiment elles ? Elle ne savait plus trop, elle avait coupé les ponts avec sa famille depuis… combien de temps déjà ? Un peu plus de vingt ans, voilà c'est ça, comme le temps passe vite ! Il y a vingt ans, jamais elle n'aurait pensé se retrouver un jour comme cela. Ancienne droguée, elle avait touché le fond, notamment à cause de sa famille qui ne l'avait jamais soutenue, mais aussi elle s'était fait larguer juste avant son mariage. Elle avait alors fini dans un centre de désintoxication, avant de se retrouver à la rue. C'est là qu'elle avait entendu parler du Samovar, et quelques temps après, elle s'y était installée. Depuis, tout allait bien pour elle, elle n'avait plus jamais retouché à la drogue, mais avait continué à fumer – l'état de ses dents en était en partie la conséquence, mais elle s'en foutait.

Quel bonheur de les voir préparer avec elle, une joie immense la remplissait, se dit-elle en les regardant finir leur « corvée » comme disait Fahrid. Eux qui d'habitude n'aimaient pas cuisiner, étaient concentrés sur leur tâche, et ne s'en plaignaient pas, même Fahrid, qui était au fond un gros macho, même s'il faisait l'effort de ne pas le montrer. Ce dont bien sûr elle lui était reconnaissante, ainsi que les autres squatteurs. D'ailleurs n'était-ce pas eux qui arrivaient ? pensa-t-elle en entendant la porte s'ouvrir, ainsi que plusieurs voix. Le repas était – enfin – prêt, ils arrivaient au bon moment, comme à chaque fois.

Jahwina Niambi

 

À partir de ce rendez-vous chez Anton le mécano, les choses allèrent de mieux en mieux. La suite de la visite médicale se passa chez Fatji, à une centaine de bornes du garage, à la sortie d'un gros village. Il s'était installé sur son lieu de travail depuis presque vingt ans, entouré d'épaves, de morceaux de ferrailles et de prototypes de camions uniques qu'il réalisait sur demande, pour toute l'Europe paraît-il ! Originaire de République Tchèque, c'était un homme charismatique avec un grand front slave, des cheveux d'un blond intense presque blancs, une silhouette élancée et sûre, un style très singulier dans sa façon de s'exprimer. Il parlait assez bien le français, avec un léger accent et des mots d'anglais pour compléter son profil de voyageur. Il n'avait pas l'air de taper souvent du pied !
Après avoir monté toute la piste qui s'enfonçait dans les bois, Marjo arriva dans une grande clairière ; des chiens couraient après le camion. Un homme au loin se rapprochait lentement : « Hé ! Marjo, bienvenue !» lui jeta de loin Fatji. Elle sortit du van, s'avança vers lui, ils échangèrent une bonne poignée de mains.
- Yep Fatji ! Merci de m’accueillir, voilà ma nouvelle maison ! dit Marjo en pointant du doigt le tas de ferraille.
- Ho ! Nice, il est un peu destroy, t'inquiète on va bosser, suis-moi, let's drink a tchaï et on va se mettre d'accord sur le taf, it's ok for you ?
- Yeah cool!  dit Marjo avec un long sourire.
Chaque matin démarrait par le rituel du café pris dehors sous l'abri, à 8h au plus tard, cachés sous leurs sweats superposés, le maître et l'élève s'affairant sur la carrosserie.
- Toute la côté gauche is to be changed. Je taperai les bosses à l'arrière, it will be enough.
Marjo inspectait en hochant la tête, les lèvres pincées.
- Ok, ce sera déjà bien, mais le moteur, tu dis qu'il est fatigué ?
- Ya, il a beaucoup vécu ton camion, you must take care ! Tu seras la dernière avec lui je pense. But, it's ok, le moteur n'est pas d'origine, il a déjà été changé, il est plus neuf que la tôle !
- D’après toi, je l'ai payé trop cher en y regardant bien ?
- Ya oui, mais tout n'est pas qu'argent, le cœur aussi il parle ! Pour un premier fois, c'est le porte bonheur !

Après deux semaines bien chargées, la carrosserie, la peinture et l'aménagement intérieur, la satisfaisaient pleinement. La chaleur et le confort du bois transformèrent l’ensemble d'une façon simple et efficace. Fatji fit un prix d'ami à Marjo en lui demandant une participation libre (avec une fourchette de tarifs), ce qui, en plus de la super complicité entre eux deux, la ravit. C'était certain, elle garderait contact avec lui si jamais il y avait un souci avec le camion, mais aussi par pure amitié.
Le dernier jour elle était fin prête pour partir en tournée dans la France avec Los Nomatek… L'aventure commençait.

Jeanne Grzelka

 

Romain rentrait de sa tournée des pièges. À quelques mètres de sa cabane, un sourire lui vint aux lèvres : le retour triomphal du chasseur ! « Une vie de trappeur n'est pas de tout repos, même dans une friche industrielle », ironisa-t-il. Alors qu'il approchait une joggeuse déboula d'un buisson : survêtement fluo, musique à fond que l'on entendait à des kilomètres ; normal que tous les animaux se soient enfuis, pas de quoi s'étonner qu'il n'ait presque rien attrapé. Il y en avait de plus en plus, des citadins épris de nature qui venaient saccager les chemins avec leurs chaussures de course. Il ne comprenait pas quel intérêt ils trouvaient tous à faire du jogging alors que dès qu'il fallait aller acheter du pain, ils prenaient la voiture. On se serait cru dans une de ses publicités à l'américaine : la belle jeune fille sportive face à la nature. Ce qu'ils ne montraient pas c'est qu'après avoir couru à peine deux minutes, elle rentrait dans sa confortable villa et s'affalait sur le divan pour le reste de la semaine. Et celle-là, était-elle bien différente de ce cliché ? Et celui-là, d'où sortait-il ? Elle fut si surprise qu'elle se prit le pied dans un vieux tuyau comme il en traîne tant là-bas. Quelle chute ! Elle n'avait plus rien à voir avec la fille super sûre d'elle qu'elle était quelques minutes auparavant, il avait la même impression quand il croisait des enfants dans la rue, qui voulaient faire les grands du haut de leur un mètre trente. Ils restèrent face à face pareils à des chiens de gardes. Elle tenta de se relever mais fut incapable de se mettre debout, d'un coup plus humaine, là par terre, sans son regard hautain. Il ne se considérait pas comme quelqu'un de très galant, comme l'exemple du parfait gentleman bien loin de là, mais il ne pouvait pas la laisser comme ça : il l'aida à se relever, mais comme elle semblait trop instable, sans lui laisser le temps de réagir, il la prit dans ses bras et la conduisit à sa cabane – on nageait en plein cliché, la maladroite jeune fille fragile secourue par le beau prince charmant, mais il n'avait pas grand-chose d'un prince avec sa vieille veste qui puait la sueur et la terre, il en avait conscience ; quant à elle, à en juger par son regard, elle semblait avoir un sacré caractère, pas particulièrement heureuse d'être traitée comme une enfant.

La porte grinça laissant paraître l'intérieur. La porte grinçait mais elle était toujours ouverte. Avait-elle seulement été fermée un jour ? « Une maison, c'est comme une gare : ça doit rester ouvert pour accueillir les gens de passage. » Était-ce bien cela que disait son père ? L'odeur de feu le réconforta : enfin chez soi ! Le feu avait dû s'éteindre depuis longtemps et n'avait laissé qu'une forte odeur de fumée et un tas de cendres dans un coin. Ce n'était pas une odeur dérangeante pour qui avait grandi entouré de fumeurs, pas de quoi être incommodé, au contraire, quand le feu était allumé on entendait crépiter les branches qui cassaient sous la chaleur. La porte grinça – combien d'heures avait-il passé devant une porte à hésiter, à rêver de la franchir, de partir et de la claquer derrière lui ? – ; la porte grinçait et jamais on n'aurait imaginé, en la voyant toute abîmée et rouillée – il ne s'était même pas donné la peine de la réparer, elle ne devait pas s'ouvrir souvent ; une cabane perdue dans les broussailles qui ne devait pas recevoir grand monde, pas étonnant qu'il soit si renfermé, se dit-elle – , jamais on n'aurait imaginé que l'intérieur soit si confortable, rien à voir avec le Samovar, le squat où elle vivait, et pourtant, elle ne payait pas de mine cette cabane. Il y faisait chaud – inutile de se coller les uns aux autres pour se tenir chaud ; inutile de se tasser tous autour du poêle pour se réchauffer. Elle prit le temps d'observer chaque détail. Des peaux, il y en avait partout ! La plus douce et la plus chaude était la marron tachetée de blanc, si douce, si chaude, un ragondin sans doute mais roulée en boule, on aurait dit un gros chat, le même chat qu'elle avait, petite, avec ses poils si doux, et toutes les soirées passées sur le canapé entourée de sa famille, le chat sur les genoux, lui revinrent, ainsi que toutes celles passées avec ses amis dans les canapés défoncés, une bière à la main. Comme elles étaient douces ces soirées ! Mais ici il n'y avait personne, pas d'éclats de voix, pas de rires juste le silence de cette espèce de trappeur. Que pouvait-il bien y trouver à vivre ici, avec comme seule compagnie des peaux d'animaux morts !

Encore en train de s'énerver, celle-là ? Elle était pourtant là bien au chaud assise au milieu des peaux, qu'est-ce qui ne lui allait pas encore ? Le genre de personne à n'être jamais satisfaite, jamais assez bien pour elle. Si elle savait le temps que ça prenait de chasser et de tanner une peau ! « Tu sais combien de temps ça m'a pris ? » Il sourit en repensant à son frère, son visage rouge de colère en voyant la peau du renard qu'il venait de tuer complètement saccagée, et c'était vrai qu'il avait bien saccagé le travail de son frère ce jour-là. « Tu sais combien de temps ça m'a pris ? » Qu'avait-il répondu ? Rien sans doute et il reconnaissait que sur ce coup-là, son frère avait bien raison. Quel âge avait-il à l'époque ? Une dizaine d'années pas plus. Il n'était pas très dégourdi à l'époque, mais on n'apprenait jamais mieux que sur le tas, pas vrai ? Quand on était deux gamins jetés sur les routes, on était bien forcés d'apprendre vite. Et il avait réussi. Ce n'était peut-être pas la vie de château mais à présent il avait son chez soi, un endroit où il était le seul à venir. Enfin, le seul, ça c'était avant : il fit volte-face et la dévisagea.

Clémence Tariol

 

C'était LA Treize. La fameuse Treize. Kat la laissa entrer en premier. Là d'où elle venait, Zaïneb entrait toujours dans une pièce la dernière : le père d’abord, puis les frères, et enfin elle. Elle se tourna vers Kat, le regard fixe. « Avance Zaïneb, tu n'as rien à craindre ici ! » Pas de réponse, elle restait là, figée, dans ce hall, devant cette porte.
« Ouvre Zaïneb ». Elle hésita longuement, puis ouvrit la porte. Le temps semblait se ralentir. Là, devant elle, quelque chose qui ne lui était pas familier : des shorts courts, des hauts laissant apercevoir le nombril, des cigarettes, des bouteilles d'alcool colorées, positionnées comme si elles faisaient partie de la décoration et tout ça dans une assemblée de filles, de femmes joyeuses et rigolantes – elles n'avaient pas peur, elles, c'est sûr, elles n'avaient pas peur. Là d'où elle venait, quand les hommes n'étaient pas là, les femmes discutaient, rigolaient, racontaient des anecdotes – comme cette assemblée de femmes. Et puis quand un homme arrivait, elles remettaient leur voile et aucune voix féminine ne résonnait plus dans la pièce – tout le contraire de la Treize. « Ici tu peux l’enlever, Zaïneb. » Peu à peu, naissait un sentiment de liberté, alors, sans une hésitation, Zaïneb l’enleva. Une chevelure longue, formée de longues boucles noires, couleur d'ébène. Kat suivit les mouvements de son corps ; ses courbes ; ses gestes ; sa peau mate et bronzée du soleil de là-bas faisait ressortir ses yeux vert émeraude. Son voile entremêlé de bleu, de blanc et de rouge lui rappelait une devise familière ; un mot surtout : liberté.
Zaïneb se trouvait au milieu de ce nouveau paysage – des femmes, seulement des femmes. Kat dit son prénom aux autres filles, sans dire d'où elle venait, de toute manière, qu’est-ce que ça changeait ? Les filles lui souriaient, elle se sentit sereine et soulagée. Une sensation qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps. Sur un des murs, une phrase inscrite : « Toujours savoir qu'ici le féminin l'emporte sur le masculin. » On lui aurait coupé la langue si elle avait osé prononcer cette phrase, là d'où elle venait. Elle semblait là comme ailleurs. Elle marchait au milieu de tout cela, se sentait familière et étrangère dans ce pays qu'elle ne connaissait pas, sans papiers, seulement un sac avec quelques affaires (elle était partie d'urgence). Elle observait cet endroit comme on contemple une œuvre d'art. Elle était émue. Éprouvait-elle de la peine ? Était-ce cela ? De la joie, du soulagement ? Peut-être cela aussi. Que pouvait bien penser Kat de tout ça ? Elle se sentait stupide de s'ébahir devant si peu. Sur le canapé, un tissu en soie blanc et simple qui lui fit penser aux djellabas portées de façon si élégante par sa mère – elle disait qu'elle pouvait transformer une nappe en robe de gala. Peut-être qu'elle pourrait prendre ce tissu (si on lui autorisait) pour en faire un habit à Kat. Un sentiment d'angoisse la reprit.
« Tu es sûre qu'il n'y a aucun homme ici ?
- Je t'ai déjà dit que si on en voit un chez nous, on le bouffe, il n'y a que des filles ! »
Elle remit sa chevelure en arrière, ce qui laissa paraître son cou délicat et fin. Que des filles… Cette phrase retentissait dans sa tête faiblement, puis doucement disparut. Sur la main de Zaïneb, du henné ; couleurs pourpres ; des motifs occidentaux ; des fleurs qui enlaçaient ses doigts. « Alors tu restes parmi nous ? »
En guise de réponse, elle esquissa un sourire.

Julia Dimino

 

Romain devait fabriquer une nouvelle cabane. Les autres étaient trop occupés ailleurs et n'avaient pas envie de l'aider. Lui non plus n'aurait pas eu envie, il n'aimait pas rendre service et pourtant, c'était toujours lui qui réparait, il aimait bien ça, après tout, c'est ce qu'il avait toujours fait. C'était une après-midi chaude, avec pour seul bruit le son de la meuleuse contre le métal et le tintement des oies en fil de fer qui se balançaient à une poutre. Il était habitué, il restait souvent en plein soleil, à débarquer les lourdes charges qui tapaient contre les parois métalliques des cales. C'était comme ça au Havre : quand il ne pleuvait pas, la journée était chaude. Comme le vent était frais dans le port, dans l'après-midi agitée et bruyante ; comme le claquement d'une vague ; le jacassement des mouettes ; comme un bruit sourd de métal ; une odeur désagréable emplie de souvenirs, comme une étendue iodée (après tout, il était en bord de mer) mais à la fois similaire à l'odeur âcre qui emplissait l’entrepôt. C'était Jeannot qui lui avait refilé la tâche « Oh Romain, tu pourrais nous faire une cabane ? » Avait-il bien dit ça ? Il était du genre à vouloir accueillir tout le monde et il avait insisté pendant des mois durant. Il ne l'avait pas vraiment écouté, c'était ça à chaque fois, mais il savait que tant qu'il ne l'aurait pas aidé Jeannot allait l'empêcher de travailler tranquillement. De plus, ils commençaient à être à l'étroit, à force d'accueillir des nouveaux, il fallait bien se douter que le Samovar ne serait pas assez grand, c'était même quasiment sûr qu'au bout d'un moment, certains se retrouveraient obligés de partir. Il n'avait pas vraiment envie de passer son temps sur l'Île aux Oiseaux dans sa cabane de fortune, il y était déjà resté un moment et ça lui avait causé pas mal de soucis. Après tout, le Samovar c'était pas si mal, même s'il y avait souvent des problèmes à gauche à droite entre les chiens et les bagarres. Il avait déjà vu pire. Les bagarres de chiens, c'était presque habituel dans les docks, c'était une manière de gagner un peu d'argent en plus de débarquer les bateaux et de revendre les vieilles carcasses abandonnées dans les hangars. Tout le monde se connaissait dans le coin, chacun squattait dans un hangar différent, parfois lorsqu'ils avaient un peu de chance, certains arrivaient à avoir une chambre pour eux. Le salaire de docker n'était pas forcément suffisant pour payer les dettes qu'il avait accumulées depuis qu'il avait quitté ses parents à quatorze ans à peine, il fallait aussi penser à nourrir le chien. Diane était couchée à l'entrée de l'entrepôt, elle attendait, bercée par le son de ferraille contre le sol, qu'il finisse ce qu'il était en train de faire pour la sortir et profiter de l’après-midi.

Marine Mallet

 

Tristan entra dans l'entrepôt. Personne. Juste le calme et le bruit du vent, qui passait par les quelques fenêtres cassées. Enfin seul ! Tous étaient partis, il ne savait où mais il s'en fichait. Même Run et El Niño, les deux affreux punks imbéciles et insupportables, faisaient partie du voyage, pensa-t-il, en apercevant le canapé orphelin de ses habituels occupants. Tout en déambulant dans l'entrepôt, Tristan observa avec attention l'intérieur. Que c'était grand ! Il n'avait jamais pris conscience de ce détail, qui soudain lui rappela la grange de ses grands-parents, lorsqu'il était petit. Ce sentiment de minuscule face à l'immensité de la construction humaine le mettait presque mal à l'aise. Et puis, en se tournant, il vit le mur de végétation. Du lierre qui grimpait dans un labyrinthe de branches vertes. L'extérieur de la grange. Il se souvint des heures à jouer sur ce lierre vert, où il s'imaginait pirate face à la mer déchaînée, sous une tempête légendaire. Il avait remarqué, à sa grande surprise, qu'aucune tasse de café ne traînait, ni canettes de bières roulant sur le sol. C'était tellement bien ! Et pas une seule mine de clébards à l'horizon ! Il profitait de ce moment de solitude, il se sentait bien, il n'avait pas l'obligation d'avoir le regard face contre terre, afin de surveiller le moindre de ses pas pour éviter les pièges des punks. Il avait l'impression de redécouvrir l'entrepôt, et ce moment-là, il le savoura. Quelques instants plus tard, il entendit des bruits de voitures. Il comprit que ce moment de solitude était fini. Les chiens commencèrent à aboyer, et les punks à crier.

Tom Benetoux

 

« It is Clarissa, he said. For there she was. »

Virginia Woolf

Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Nicolas Rouillé

Auteur
Ecrivain

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rouille nicolas

- Autre chose pour l’AG ? je demande en balayant du regard les dix-sept élèves de cette classe de première L du lycée de Saint-Girons, en Ariège.
- Ouais, répond Élodie Sentenac, leur prof de français : on va bientôt reprendre les entraînements de self-defense. Alors ceux qui sont intéressés…
- Et celles, j'interviens.
- Quoi ?
- Et celles. Des filles peuvent être intéressées.
- Ouais ben tous ceux qui sont partants.
- Et partantes, je rajoute.
- Putain c’est bon ! lâche Élodie. Tu vas pas me reprendre à chaque mot ! Moi perso je trouve ça hyper relou c’te mode de tout féminiser, les il ou elle machin machine.
- Oh mon pauvre, c’est vrai que c’est relou les femmes, je rétorque : un seul homme, cinquante femmes, c’est pas grave, tout au masculin !
Élodie s'énerve pour de bon :
- Putain c’est pas ma faute moi si on parle comme ça, c’est pas moi qu’ai inventé le français !
Toute la classe éclate de rire, Élodie et moi compris ! Son idée d'inverser les rôles féminin et masculin (et surtout féministe/macho) pour cette lecture en duo d'un extrait du Samovar, mon roman sur les squats, est excellente ! Nous nous amusons beaucoup ; la classe aussi visiblement. Ainsi se termine notre petit interlude lecture, passons à présent au cœur de la discussion : comment s'adresser à un collectif très majoritairement féminin ? Depuis la première séance, début janvier, cela me pose problème lorsque je m'entends dire : « ceux qui ont fini », par exemple. Parfois je force un « celles et ceux », difficile à tenir sur la durée, et quand je demande : « quelqu'un veut lire ? », vu qu'Alexis ne dit rien, Tom se dévoue et lève la main.
- Au final c'est toujours Tom qui lit ! je conclus, ce qui fait à nouveau rire la classe.

Allons-nous obéir à cette règle que dénonce Kat en se moquant de Tof (les deux protagonistes de notre lecture), et dire nous aussi : trois garçons, seize filles, c’est pas grave, tout au masculin ? Le thème de cet atelier étant « une chambre à soi : à elle, à lui », il me semble que nous ne pouvons nous en tenir à ce soi-disant ordre naturel des choses. D'autant plus, je le rappelle à la classe, qu'il n'en a pas été toujours ainsi. À une époque, il n'était pas incorrect d'écrire : trois garçons et seize filles sont présentes à cet atelier d'écriture. Jusqu'à ce que l'Abbé Bouhours décrète : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte » !
- Alors voilà ma proposition : lorsqu'on parle du groupe, on pourrait tout mettre au féminin ! Qu'en pensez-vous ?
Alexis prend la parole en premier :
- La règle habituelle ne peut pas s'appliquer ici tant c'est déséquilibré. Moi ça ne me gêne pas ! D'ailleurs, vous pouvez m'appeler la Reine si vous voulez !
Je me tourne alors vers Tom, qui gonfle les joues et fait pffff ! en haussant les épaules. La partie est donc gagnée côté hommes, voyons côté femmes.
- On fait ça pour pas qu'il y ait de discrimination, c'est un peu dérangeant quand même ! rétorque Camille (ou peut être Anaïs).
- Dans l'autre sens ça dérange pas : c'est comme ça c'est tout ! lui fait remarquer Charlène (ou bien Stella ?)
- Il faudrait qu'il y ait un neutre pour désigner les hommes et les femmes sans distinction. Différents, mais sur un même pied d'égalité.
Intéressante proposition, de qui, je ne sais pas, la discussion est si animée que je n'ai pas le temps de noter le prénom : une autre a déjà pris la parole.
- Ouais mais dans notre tête, on n'a pas de neutre : on n'y peut rien, on a envie de savoir ! (Justine ? Clémence S ?)
- À la journée d'appel, la caporale nous a dit que l'armée c'est le seul endroit où les femmes sont égales aux hommes. (Il me semble bien que c'est Julia). Par contre, dans les forces spéciales il n'y a pas de femmes, et là elle nous a dit que c'était normal parce qu'on n'avait pas les mêmes capacités !
- En sport, fait remarquer Marine, Clémence T. ou peut être Jeanne, les filles sont notées plus durement sur la souplesse et les garçons sur l'endurance !
- Moi au collège, je faisais du foot, j'étais la seule avec les garçons ! (Jahwina ? Morgane ?)

Décidément, me dis-je, abbé, caporale, prof de sport, les arguments diffèrent mais tous ont à cœur de légitimer les différences entres sexes, et Virginia Woolf, qui se voyait à son époque interdire en tant que femme l'accès à la bibliothèque et aux pelouse de l'université, aurait aimé, j'en suis sûr, la tournure que prend notre petite discussion ; quant à moi, l'évocation de Virginia me fait penser à Mrs Dalloway anxieuse durant toute sa longue journée, de ne pas être prête pour sa réception. Notre lieu à nous, ce texte collectif inspiré du Samovar et écrit façon Virginia Woolf, l'objectif final de cet atelier, sera-t-il prêt à temps ? Ne serait-il pas temps de clore cette discussion, de taper dans les mains en annonçant : c'est fini, retournez à vos squats, à vos cabanes, à vos sleepings, et surtout à vos stylos, mais on ne les arrête plus : le genre est un ressenti – Leïla ou peut-être Padmé ? –, les jouets de plus en plus genrés, etc. Que va-t-il émerger de ce vaste brouillon, ce grand texte où nous mêlons nos écritures ? Un tout cohérent, je ne sais pas, mais un lieu à nous, j'en suis certain, un espace de liberté où l'écriture permet de saisir l'instant et de plonger dans les souvenirs, d'utiliser des personnages pour parler de soi et des lieux pour évoquer ses envies. Oui, Virginia qui appelait à dépasser les genres aurait sûrement aimé être des nôtres, et avec dix sept filles et trois garçons, nous aurions été encore plus fortes ! (et moi encore plus empatouillé dans tous ces prénoms !)

L'établissement

Lycée général de Couserans

Esplanade Pierre-Mendès France

09 200 

Saint-Girons

Chef d'établissement

M. Jérémy Richard