Lycée agricole Marie Durand
Migration(s)
Un mot
Je repars touché par toutes ces histoires, réelles ou imaginaires, et par l'énergie communicative de cette classe.
Julien Revenu
Julien Revenu
auteur
Quand ils en étaient à inventer leurs histoires, les échanges sur les rêves des filles et des garçons ont été très fructueux, se mettre dans la peau de l'autre sexe a été une bonne idée et nous a permis de travailler sur le sexisme (le rêve d'une femme, ce serait seulement d'avoir des enfants). De beaux personnages féminins (majorité de garçons oblige) ont été inventés […].
L'équipe enseignante
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Les sons de l'atelier
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Reportage

Radio Systèmes et Radio Alliance en partenariat l’ARRA (l'Assemblée Régionale des Radios Associatives Occitanie / Pyrénées-Méditerranée) interrogent l’auteur Julien Revenu et les élèves du lycée Agricole Marie Durand de Rodilhan sur cette expérience littéraire.

Les réalisations

En bref

l'établissement
Lycée agricole Marie Durand
la ville
Chemin des canaux 30230 Rodilhan
la classe
terminale "Viticulture-œnologie" (17 et 20 ans)
les intervenants
L'auteur : Julien Revenu | Muriel Quesne (enseignante)
le thème
Migration(s)

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Migration(s)

 

Braquage : Tom Azria, Loïc Dagniaud, Florian Morin
L’ange des Coulisses : Benjamin Bertrand, Aurélien Milesi
Prostitution : Perrine Ducrotoy, Zara Gorid, Amaury Le Grand, Juien Waulcker
Révélation : Isaac Laubier, Raphaël Rognon, Augustin Stipa, Romaric Viala, S. Lages
Dernière planche en attente (par Lorris Panuel, Thomas Perche, Adrien Lopez).

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Souvenirs, souvenirs
L'auteur / L'autrice

Julien Revenu

Auteur
Illustrateur-dessinateur, scénariste BD

Pour faire plus ample connaissance avec l'auteur, cliquez sur ce lien

julien revenu

3 janvier 2017. Pour la première fois depuis des mois, ça caille. Je me lance sur l'autoroute direction Nîmes. Dans la file du péage, les gens ont l'air sonnés. La France entière semble avoir la gueule de bois. Je me gare sur le parking du lycée de Rodilhan. J'ai beau avoir 32 ans, je peine à me démarquer de la horde de lycéens qui pénètre dans l'établissement. Je rencontre Muriel, la professeure d'ESC avec qui je vais mener cet atelier autour de la bande dessinée. Notre public : des élèves en bac professionnel viticulture-œnologie. J'aime aller dans les lycées agricoles car les élèves y sont souvent plus alertes, moins fermés que les adolescents des lycées généraux. Ici, je découvre une classe débordante de vitalité. Même de bon matin, l'excitation de la rentrée rend les corps et les voix électriques.

Je présente mon travail. La bande du fond, une brochette de cinq bonshommes qui ne quittent pas leur parka, m'invective. Questions pièges et remarques ironiques, le ton est donné. La semaine entière s'écoulera au rythme de nos joutes verbales. Nulle agressivité cependant, juste quelques bons mots pour le plaisir de se vanner toute la journée. Je retrouve vite ma verve d'adolescent provocateur.

On propose aux élèves d'inventer un personnage d'un sexe différent du leur. Petit topos sur les clichés et les stéréotypes de genre. À la lecture de leurs travaux par la suite, on s'apercevra que la nouvelle génération semble avoir dépassé la dualité des sexes depuis bien longtemps et qu'inventer un personnage féminin quand on est un garçon ne pose absolument aucun problème.

L'après-midi, ils sont invités à mettre en scène leur personnage se réveillant dans une chambre qui n'est pas la sienne. Là, les créativités se débrident. Je crois voir un vrai plaisir dans la création pure. « Mais Monsieur, on peut écrire sur absolument tout ce qu'on veut ? » Réponse positive. Stupéfaction. Les personnages deviennent alors amis avec des meubles, certains vivent des opérations de changement de sexe, d'autres rencontrent des personnes de la vie réelle… Très vite des mécanismes narratifs se mettent en place. Ces adolescents gavés aux séries connaissent la musique du conteur. Retournements de situation, conclusions cocasses, péripéties audacieuses… Les récits sont bien menés et on sent que tout le monde s'attache à son personnage. On voit ressurgir les peurs enfantines des auteurs dans les textes. Il y est question de pères absents, de transmission de patrimoine agricole, de mères malades ou emprisonnées et souvent de la recherche d'amour et d'argent.

Quelle douleur le lendemain quand il faut abandonner certains personnages pour travailler en groupe sur le récit d'un camarade. Certains auteurs en herbe passent leur journée à bouder. Mais d'autres se mettent volontiers au service de leurs amis. Une vraie énergie collaborative se met en place. Brainstorming général ou bien fordisme dans le découpage et l'attribution des tâches. Tous les modèles d'organisation sociale sont ici illustrés. Les élèves s'emparent des outils scénaristiques et montent une histoire — une épopée pour certains — autour de leur personnage. On se pose des questions sur le cadrage, la mise en scène, la taille des cases et des bulles. La gestion de l'ellipse est particulièrement maîtrisée par cette génération pour qui tout doit aller vite. « Sinon, on pourrait genre commencer par une scène de la fin et ensuite on revient au début… Quoique non, laisse tomber ! Tous les films font ça maintenant, c'est nul ! »

J'ai parfois du mal à comprendre le langage utilisé entre les élèves pour communiquer. Et eux ne me comprennent pas toujours non plus. Mais le fait d'avoir grandi en Seine-Saint-Denis semble les impressionner « M'sieur vous êtes déjà allé en prison ? Parce que moi oui. » « Eh M'sieur vous écoutez quoi comme musique ? » On s'entend sur quelques artistes mais ils semblent faire partie de la préhistoire pour eux : Sniper, I Am, Kerry James. Bien loin des Jul et autres PNL du moment…

Le dernier jour, plus personne ne boude. Même les élèves dissipés sont absorbés par leur histoire. Ils s'enquièrent avec sincérité du meilleur moyen de mettre en scène les événements tragiques qui frappent leur héros. Mais il est déjà vendredi soir, et ce n'est pas la démonstration de mise en couleurs sur ordinateur qui va pouvoir contenir cette énergie, cette pulsion de vie qui fait frémir ces jeunes adultes. Les respirations s'accélèrent. On pense aux sorties du week-end ou au retour au bercail pour les internes. Ça s'excite, ça crie. Et enfin la libération. Les élèves, bienveillants, me remercient pour l'intervention artistique. Ils semblent enchantés de s'être découvert des talents d'auteur et d'avoir pu pour une fois travailler en groupe sans être mis en compétition.

Pour ma part, je repars touché par toutes ces histoires, réelles ou imaginaires, et par l'énergie communicative de cette classe. Cette soif de vivre, si forte à un âge où les responsabilités sont parfois loin et où le plus important c'est de s'amuser le plus possible, a un effet galvaniseur sur moi. Je repars donc confiant en l'avenir et enthousiaste quant aux événements qui nous attendent en 2017…

L'établissement

Lycée agricole Marie Durand

Chemin des canaux

30 230

Rodilhan

Chef d'établissement

M. Claude Berthaud